Analyse d’Émilie Jolie, un conte pas si moderne

vive la dépressionÉmilie Jolie, c’est difficile d’y avoir échappé quand on est né dans les années 70 (et visiblement, après aussi[1]). Je me souviens bien du 33 tours, de la pochette et des dessins. Ils avaient un petit aspect inquiétants.
Et je me souviens aussi, malgré l’aspect indéniablement sympathique et enlevé de l’essentiel du disque, d’avoir toujours eu des moments de flottement, voire d’angoisse, que je n’arrivais pas bien à identifier.

Comme on le verra, ça venait de tout.
De la narration et de l’histoire, un peu bancales et inégales. De la musique et des interprètes qui, quoique très bons pour la plupart (Philippe Chatel s’étant entouré des noms déjà très connus ou en voie de l’être), n’effacent pas une légère impression d’amateurisme — ce qui ajoute à la décontraction et n’est pas désagréable par ailleurs. Et puis surtout, SURTOUT, de tout ce qui est charrié plus ou moins clairement par ce joyeux fourre-tout volontairement hétéroclite et iconoclaste, du moins en apparence.

Car ça a l’air bien frais, Émilie Jolie. Rien ne se passe comme dans les contes “classiques”, les gens sont maladroits, on ne sait pas où est le prince charmant, on recueille un caillou que ce salopard de petit poucet a laissé tomber, la grand-mère du petit chaperon rouge poursuit le loup en le frappant avec sa canne… Mais c’est la révolution !

Peut-être… peut-être pas. Ce qui est certain, c’est que les non-dit de l’inconscient (de Philippe Chatel, mais à travers lui d’un bon pan de notre culture d’occidentaux, évidemment), se manifestent. Et il y a matière à questionnements…

le dessin de la pochetteRappelons que comme d’habitude sur ce blog il ne s’agit pas d’une analyse systématique ou scientifique, mais d’un autre joyeux fourre-tout (comme ça, on reste dans l’esprit), mêlant considération plus ou moins musicales et lectures plus ou moins analytiques qui ne prétendent asséner aucune vérité définitive, que tout le monde se rassure.

C’est parti, on met le disque.

1. Prologue
2. Chanson de la petite fille dans la chambre vide
3. Chanson de la compagnie des lapins bleus
4. Chanson d’Émilie et du grand oiseau
5. Chanson de l’autruche
6. Chanson de la sorcière
7. Chanson des baleines de parapluie
8. Reprise de la chanson des lapins bleus
9. Chanson du hérisson
10. Chanson de l’extra-terrestre
11. Chanson du petit caillou
12. Chanson du coq et de l’âne
13. Chanson du loup
14. Chanson du raton-laveur rêveur
15. Chanson du début de la fin
16. Chanson du prince charmant débutant

…. Analyses à six sous

Après une intro annonçant le thème de la chanson éponyme (ça fait toujours classe de dire « éponyme », même si ça sonne un peu comme le croisement d’un poney et d’une résine) — son de piano un peu casserole et délai très court, pourquoi pas — le conteur commence à conter.
Là, première agression auditive, la mélodie descend d’un quart de ton, un peu comme une boîte à musique qui ralentit ou une cassette 8 pistes en fin de course. Est-ce volontaire ? J’en pleure des oreilles à chaque fois.

1. Prologue

(Henri Salvador)

LE CONTEUR :
Il était une fois, il y a très longtemps, un poisson rouge très rouge qui s’ennuyait dans un aquarium très grand. Ce poisson rouge très rouge (…)

Comme on le verra, le grand truc de Philippe Chatel, c’est les couleurs primaires, ainsi que le blanc, le noir et le rose. Pas de parme, bistre ou vermillon, ni de « crotte d’éléphant » ou de « fraise des bois écrasée par un sanglier mal réveillé ». On fait simple, coco.

ÉMILIE :
Mais non, Monsieur ! Ce n’est pas l’histoire du poisson rouge très rouge, qu’il faut raconter !

V’là qu’elle commence, elle ramène sa fraise (des bois). On le sent, que ça va pas être une partie de plaisir. Émilie « boulet » Jolie, ouais.

LE CONTEUR :
Mais comment ça, comment ça…

ÉMILIE :
C’est mon histoire, c’est mon histoire qu’il faut raconter !
L’histoire d’Émilie Jolie !

Boulet, ET égo-maniaque. Ah elle va être belle la génération Y… N’oublie pas de poster un selfie après tout ça, milieCutie78.

LE CONTEUR :
Mais c’est vrai ça, nom d’une pipe !

Bon, en revanche, lui, c’est génération T (comme Tintin). NOM D’UNE PIPE EN BOIS D’ARBRE, SACREBLEU. Encore trois jurons et c’est le capitaine Haddock.

Excuse-moi, Émilie, tu sais ce que c’est, je suis un peu distrait…

(Oui, vous vous dites comme moi : début d’Alzheimer…)

Bon, va vite dans ta chambre, et je commence !

Elle court, avec un super effet sonore d’écho métallique et de reverb à ressort[2] qui nous laisse bouche bée !

ÉMILIE :
Ayest !

LE CONTEUR :
Ça y est ? Parfait.
Il était une fois une petite fille qui s’appelait Émilie Jolie. Elle avait les yeux tout bleus, des cheveux tout blonds, et des joues toutes roses.

Je veux pas faire de mauvais esprit (nan, c’est pas mon genre, ça se saurait…), mais heureusement qu’elle s’appelle pas Émilie Riefenstahl, quoi.

Mais, un soir que la lune était toute blanche et le ciel tout noir…

C’est parti, première chanson, Henri Salvador s’y colle.

2. Chanson de la petite fille dans la chambre vide

(Henri Salvador)

LE CONTEUR :
La petite fille
Dans la chambre vide
A peur
Elle est là bien sage
Au fond du lit-cage
Toute seule

Si mineur, mais vu le sol dièse — renversement d’un accord de dominante de mi, donc on est en la majeur, vous y êtes ? — ça sonne plutôt second degré. Pas celui de l’humour. Celui de l’harmonie. Vous êtes taquins.
Petite mélodie tristounette, voire un peu inquiétante, d’ailleurs les paroles vont dans ce sens. Peur dans le noir (c’est dit après), dans un lit-cage — oui, ça se dit comme ça, mais on conviendra que « cage » n’est pas un mot très sympa. À la limite, ça préfigure la chanson suivante (du grand oiseau). Admettons. En attendant, Émilie est dans une cage, au milieu d’une pièce vide, et elle fouette.

Ses parents sont tendres
Mais elle ne peut comprendre
Qu’ils sortent le soir
La laissant dans le noir

Donc, le daron et la daronne vont faire la nouba (je reste sur le vocabulaire générationnel de notre conteur) et laissent leur fille seule. ALO OUI CER LA DDASS ? VOUS POUVEZ ME PASSER UN LAPIN BLEU C’EST POUR UNE PLAINTE. NON JE N’AI PAS FUMÉ LA MOQUETTE.

Bon, ne nous emballons pas, c’est probablement un procédé littéraire qui nous place du point de vue de la fillette qui a peur et qui pense donc qu’elle est abandonnée. La peur de l’abandon, première cause d’angoisse ancestrale et infantile, juste devant les choux de bruxelles. On suppose que Monsieur et Madame Jolie (c’est sympa, quand même, comme nom de famille) ont engagé une baby-sitter ou qu’une voisine — voire un voisin, soyons progressistes — est là dans le salon à s’énerver sur son Rubik’s Cube tout en écoutant « Haut les mains » d’Ottawan.

La peur l’empêche de crier
La peur l’empêche de pleurer
Bien sûr, la chambre est vide

La chambre, oui, mais il y a Thierry dans la pièce d’à côté qui pourrait tout à fait intervenir s’il ne venait pas de mettre son autre 45 tours (« T’es OK »).

Mais la petite fille croit entendre chanter :

CHOEUR :
Nous sommes les héros de ton livre d’images (mages)
Nous sommes prisonniers tout au fond de nos pages (pages)
Si tu venais nous libérer on pourrait bien te consoler

Deuxième agression auditive, la montée sur « si tu venais nous libérer » est quand même à ÇA d’être fausse, je sais que je chipotte mais yen a qu’ont les oreilles sensibles.

Viens nous lire et tu pourras nous suivre
Ouvre le livre…

LE CONTEUR :
La petite fille
A ouvert le livre
Et rejoint les personnages
De la première page…

LE CONTEUR :
Oh, qu’il était joli, le pays de la première page ! C’est bien simple, tout était bleu. Le ciel était bleu, ça c’est normal, mais le petit nuage blanc à côté du soleil était bleu aussi. Et le soleil lui-même était bleu d’ailleurs. Il y avait un chemin bleu qui menait à un village bleu ou toutes les maisons étaient bleues. Sur la place bleue, il y avait quatre platanes bleus, quatre bancs bleus, et quatre voitures bleues.

Bon, jvais pas vous faire un schéma, encore moins un dessin (cela dit, il serait facile) : tout est bleu, donc ON VOIT QUE DALLE. PEAU D’BALLE.
Comment ça je ne suis pas sensible à l’allusion éluardienne ? Vous avez vu votre tête d’orange ? En tout cas, là, les mots vont donner à chanter.

Oh, mais qu’est-ce que j’entends ? Ah, mais oui, c’est la compagnie ! C’est la compagnie des lapins bleus !

Ça fait effectivement 30 secondes qu’on entend arriver une rengaine foraine à l’orgue de barbarie, en fa majeur, et qu’on se demandait si c’était la fête à Didine.

3. Chanson de la compagnie des lapins bleus

(Robert Charlebois)

LE LAPIN BLEU :
C’est nous la compagnie des lapins bleus
Aux oreilles tendues et aux yeux malicieux
Notre fleuv’ préféré, c’est l’Danube

Je ne vous fais pas l’affront de vous expliquer la blague. Ils sont bleus, ils aiment les trucs bleus, mais c’est plus facile de trouver un truc qui rime avec « danube » qu’avec « schtroumpf », il faut le reconnaître…

Mais notre problème insoluble
C’est qu’on devient tout rouge
Quand on attrape un rhume

On se cache tous les jours
Dans des mouchoirs
À carreaux le matin et à rayures le soir

Sans doute des rayures à mains, six[3].

Notre ennemi mortel, c’est l’hiver
Mais notre ami c’est le soleil
On redevient tout bleu
Quand il brille dans le ciel

LE CONTEUR :
Mais qu’est-ce qui se passe ?
C’est le vent qui souffle !
C’est la pluie qui tombe !
C’est le tonnerre qui gronde !
Les lapins bleus vont s’enrhumer !

Par un procédé théâtral bien commode pour faire des économies d’effets spéciaux ou de décors, le narrateur décrit le rebondissement de situation. NOM DE NOM, VOILÀ L’ORAGE. On le sentait venir gros comme un clapier (bleu), mais soyons beaux joueurs.

CHOEUR DES LAPINS BLEUS :
Ah ah ah ah tchoum !
Ah ah ah ah tchoum !

LE CONTEUR :
Ça y est ! Qu’est-ce que je disais…
Et voilà ils sont cuits.

LE LAPIN BLEU :
C’est nous la compagnie des lapins bleus
Aux oreilles tendues et aux yeux malicieux
Mais quand viennent la pluie et l’orage
Notre bonheur fait naufrage
Quand les lapins bleus sont rouges
Rien n’va plus dans la page

Le décor est planté. On a un troupeau de lapins rouges, genre myxomatose géante tu vois. En revanche, être enrhumés ne les empêche pas de brailler (alors que moi, quand je suis enrhumé, je suis tout grognon et je chantonne pas, jpeux vous dire).

LE CONTEUR :
Émilie est bien ennuyée pour ces lapins bleus

ÉMILIE :
Je suis bien ennuyée pour ces lapins bleus

LE CONTEUR :
Qu’est-ce qu’elle pourrait bien faire pour les soigner..?

ÉMILIE :
Qu’est-ce que je pourrais bien faire pour les soigner..?

On ne sait pas pourquoi, mais elle répète ce que dit le narrateur. Le shadow game, super. Nan mais t’as quel âge, Émilie, 4 ans ?!
Ah oui, mince.

LE CONTEUR :
Tout à coup, le lapin bleu qui est devenu le plus rouge de tous les lapins bleus qui sont devenus rouges s’approche d’Émilie et lui dit :

LE LAPIN BLEU :
C’est bien simple Émilie, si tu nous faisais à chacun un baiser sur chaque oreille on redeviendrait bleus, ça s’rait bien.

Han l’autre… Le bon vieux truc de cour de récré pour avoir un bisou… Tu me déçois, lapin.

ÉMILIE :
Moi j’veux bien mais ça fait beaucoup de baisers

LE LAPIN BLEU :
Eh oui, nous sommes dix-huit lapins, nous avons deux oreilles par lapin. Ça fait combien de baisers ?

ÉMILIE :
Heu…

LE CONTEUR (souffle à Émilie) :
Ça fait trente-six.

ÉMILIE :
Trente-six !

Je vous donne l’un des trucs pour aller plus vite en calcul mental : arrondir à un nombre plus facile, faire la multiplication, puis soustraire la différence (multipliée) entre le nombre d’origine et l’arrondi.
Au lieu de 18, on prend 20. 20 fois 2, 40, fastoche. Entre 20 et 18 il y a 2, 2 fois 2, quatre. 40 moins 4 : 36.

SOL MI, DOOOOO (jingle des Chiffres et des lettres), bravo, vous remportez ce magnifique Atlas broché édition 1979, avec un dossier spécial sur l’URSS.

LE LAPIN BLEU :
Bravo !

LE CONTEUR :
Émilie embrasse tous les lapins sur les deux oreilles. Et les lapins qui étaient rouges sont bleus. Je… je veux dire qu’ils étaient heureux comme avant.

La légère hésitation qui ressemble à une correction laisse songeur. Ils sont bleus, ou ils sont heureux ? Enfin, ils sont heureux parce qu’ils sont bleus ? Certes, ça rime (alors que va trouver une rime avec « Klein »…), m’enfin c’est un peu léger.
Bref, espérons que tout ça sera durable (bah quoi, vous pensiez qu’on allait parler de lapins pendant des plombes et que vous échapperiez à la blague durable/DE LAPIN ?? Vous êtes naïfs…)

LE CONTEUR :
Émilie, dis-donc, il est temps de tourner la page suivante.

ÉMILIE :
Qu’est-ce qu’il y a dans la page suivante ?

LE CONTEUR :
Attends un peu, voyons… Ah oui ! C’est celle où le poisson rouge… Ah, mais non, je suis vraiment distrait ! C’est la page des oiseaux ! Tourne !

(bruit de page qui tourne)

Il y a un grand arbre, et sur ce grand arbre sont perchés des dizaines d’oiseaux de toutes les couleurs. Des rouges, des jaunes, des bleus, des verts, et il y en a même quelques un qui sont en même temps rouge, jaune, vert, et bleu !

Rappel de grammaire à toutes fins utiles : les adjectifs de couleur sont invariables en genre et en nombre quand quand ils sont associés pour décrire une même chose. Des oiseaux bleus. Des oiseaux vert et bleu. C’est chiant, hein.

LES OISEAUX :
Qui est-ce ? vous avez vu cette petite fille ? D’où vient-elle ?
Dis-nous comment tu t’appelles !

LE CONTEUR :
Et le plus grand de tous les oiseaux descend de l’arbre et prend la main d’Émilie.

4. Chanson d’Émilie et du grand oiseau

ÉMILIE :
Je m’appelle Émilie Jolie
Je m’appelle Émilie Jolie
Je voudrais partir avec vous
Tout au bout du ciel
Sur vos ailes
Et je voudrais vivre avec vous ma vie

LE GRAND OISEAU :
Tu t’appelles Émilie Jolie
Tu t’appelles Émilie Jolie
Tu voudrais partir avec nous tout au bout du ciel
Sur nos ailes
Et tu voudrais vivre avec nous ta vie

Comme on va le comprendre juste après, partir « tout au bout du ciel » n’est pas juste une image poétique liée aux oiseaux qui font flap flap flap, mais il s’agit bien du ciel-là-où-on-va-quand-on-meurt. C’est pas du tout glauque, cette histoire. Elle est juste en train de leur dire qu’elle veut mourir. Même moi qui ai facilement tendance à la surdramatisation, je trouve ça fort de chocolat (bleu).

ÉMILIE :
Oui c’est ça vous m’avez compris
Alors dites-moi oui…

LE GRAND OISEAU :
Tu t’appelles Émilie Jolie
Tu rêves de voler la nuit
Partir, rejoindre le soleil
Et même la lune
Sur nos plumes
Faire un petit tour
Au paradis

Voilà, le mot est lâché : paradis. Et on peut essayer de justifier en disant que c’est juste une image pour un endroit délicieux et enchanteur, mais la suite va bien nous faire voir que non.
À moins qu’il ne s’agisse de paradis artificiel, parce que bon, à force de voir des lapins bleus et des paysages psychédéliques, il faut peut-être se demander s’il n’y a que du Bledina dans les pots d’Émilie. Et si ça se trouve, c’est du Baudelaire qu’on lui lit pour s’endormir.

ÉMILIE :
Oui c’est ça vous m’avez compris
Alors dites-moi oui…

Bon, elle insiste. On sent la gamine goal-oriented.

LE GRAND OISEAU :
Mais y’a tant de choses à voir avant
De partir pour le firmament

Pour rappel : les oiseaux ne volent pas dans le firmament. Au firmament, c’est les étoiles. Pas d’atmosphère respirable (de lapin (ok promis j’arrête)). Donc la mort, tout ça. Youpi.

Y’a tant de pages à tourner
Ta vie ne fait que commencer
Y’a tant de choses à voir avant
De partir pour le firmament
Y’a tant de jours et tant de nuits
Tu es au début de ta vie

ÉMILIE :
J’ai tant de choses à voir avant

C’est bon, il suffisait de le lui répéter quelques fois. En revanche, retour du saignement d’oreilles, n’est pas colorature qui veut… Déjà, si elle chantait juste, ça serait pas mal.

Mais n’oubliez pas pour autant
La petite fille aux cheveux blonds
Qui vous a chanté sa chanson
Je m’appelle Émilie Jolie
Je m’appelle Émilie Jolie
Et si un jour je deviens vieille
J’irai par le ciel
Sur vos ailes
Au rendez-vous du paradis

Et c’est reparti pour un couplet sur la mort. C’est de plus en plus joyeux c’t’histoire.

LE GRAND OISEAU :
Mais prend le temps de vivre ta vie
Ma petite Émilie Jolie
Tu sais dans les pays rêvés
Les oiseaux ne sont pas pressés…

Là ça sonne plutôt comme la faucheuse qui dirait en ricanant qu’elle a tout son temps. Mais bon, j’ai l’esprit mal tourné.

Au revoir Émilie, et tourne bien toutes les pages…

Si on n’avait pas compris : « tourner les pages » = « dérouler toutes les étapes de la vie », dans l’ordre. Tu es au début du livre/de ta vie (cf “il y a tant de pages à tourner / ta vie ne fait que commencer”), ne sois pas impatiente, petite impatiente, tu as tout le temps d’apprendre la déception ! Avant ça tu vas aller perdre ton temps à l’école, puis ne pas savoir ce que tu voudras faire de ta vie, galérer sur un marché du travail saturé, sacrifier tes passions pour faire de l’alimentaire, finir quand même par fonder une famille quand tu seras désabusée, avoir des enfants, reproduire les erreurs de tes parents en les élevant mal, subir leur ingratitude, et LÀ, C’EST BON, TU POURRAS MOURIR.

ÉMILIE :
Oui, monsieur l’oiseau, au revoir !

LE GRAND OISEAU :
Adieu.

Tu raccroches. Nan, toi tu raccroches. Naaan, toi. Allez, ensemble, à trois.

LE CONTEUR :
Allez, viens Émilie. Tu sais, les oiseaux ont toujours raison.

Et ils sont très sereins.

Tu dois lire les autres pages, c’est la loi des livres d’images.

Oh, mais dis donc, tu sais la meilleure ? On est à la page des oiseaux, et on a failli rater l’autruche !
Faut dire aussi qu’elle est jamais à l’heure…

Et vlan le petit cliché sexiste discretos : c’est une gonzesse, une vraie tête d’autruche, jamais à l’heure, elle devait encore faire chauffer la CB chez H&M pour les soldes.

5. Chanson de l’autruche

(Sylvie Vartan)

L’AUTRUCHE :
Je suis une autruche, folle de jazz et de skat
Je chante en faisant des clics et des clacs
Des plics et des plocs, des tics et des tocs
Mais je laisse aux horloges le soin de faire tic tac tic tac
Avec mes grandes pattes, je fais toutes les danses
Boogie, charleston, java, square-dance
La valse à mille temps et la mazurka
Mais je laisse aux moineaux le soin de faire disco, disco

Toutes les nuits, avec mes copines
On s’amuse en chantant du Gershwin
Toutes les nuits, avec mes copains
On s’amuse en chantant du Gershouin

Chaque jour je répète, pour être une vamp
La première autruche sous les feux de la rampe
Je garde l’espoir d’être un jour une star
Changer ma vie en fait en faisant des claquettes, claquettes

Toutes les nuits, avec mes copines
On s’amuse en chantant du Gershwin
Toutes les nuits, avec mes copains
On s’amuse en chantant du Gershouin

Quel est le producteur, le magnat, le mécène
Qui me fera faire, mon premier pas sur scène

On y arrive. Je ne me suis pas endormi.
La chanson est bien enlevée et bien menée, rien à dire. En revanche, madame tête de linotte compte grosso modo, à l’ancienne, sur ses jambes et son fessier pour attirer l’attention d’un gros libidineux fumant des cigares, qui “sponsorisera” sa carrière, bien sûr.

Moi j’attends mon heure, même si pour l’instant
Je n’ai vu que le lion de la Metro-Goldwyn-Mayer

Je vous traduis : elle a vu le loup, d’un mec à cigare, mais ça n’a pas encore porté ses fruits.

Tous les rêves de ma vie, je les passe
Au fond d’un casino de Las Vegas
Et dans mon coeur, y’a un regret
Qui s’appelle Broadway

Et blam. Sous ses aspects sautillants, c’est bien une chanson de désespoir et de regret, alors qu’on en est à peine au début du livre. AMBIANCE.
Mais pourquoi s’étonner ? C’est raccord avec ce qu’annonçait l’oiseau : la vie, ce sont des espoirs brisés qu’on supporte en attendant la libération de la mort.
On comprend mieux pourquoi on a déjà évoqué les ravages de la drogue (des lapins “bleus”, sans déconner), et les envies de suicide (chanson du grand oiseau, fondatrice).

Finalement, là, c’est presque gentillet, elle est hôtesse à Las Vegas, on ne cherchera pas ce qu’elle fait au fond du casino, mais on peut supposer qu’elle finira alcoolique et serveuse topless dans un bar miteux de la banlieue sous dix ans.

Alors…
Toutes les nuits, avec mes copines
On s’amuse en chantant du Gershwin
Gershwin
Gershwin
Gershwin

Sur ces entrefaites, on module violemment en fa mineur, paf. Le décor est planté. Cordes-synthé et neuvième mineur.

(bruits de vaisselle ou vitre cassée)

ÉMILIE :
Qu’est-ce qui ce passe, j’ai peur !

Après les vies de junkies et la prostitution déguisées, qu’est-ce qui vous nous arriver, se dit-on in petto

LE CONTEUR :
C’est incroyable, c’est dans la page de la sorcière !

En quoi c’est incroyable exactement..? À la limite ça paraît plus cohérent que ça soit la sorcière qui pète des trucs plutôt qu’un petit lapin, non ? Bon.

ÉMILIE :
Mais pourquoi y a-t-il une sorcière ?

LE CONTEUR :
C’est obligé. Dans tous les contes, il y a une sorcière. Tourne vite !

On notera ce gimmick surtout présent au début du disque. « C’est obligé ». On est dans un conte, on doit reprendre tous les codes (il DOIT y avoir une sorcière, il DOIT y avoir un prince charmant, il FAUT tourner les pages…).
Ce méta discours est intelligemment assumé, il met de la distance avec les clichés et les figures emblématiques qui sont ou seront utilisées. Bref, on tente d’être un conte post-moderne.

Tout est noir dans la page, les murs, le plafond, et même le paysage à la fenêtre. Il y a des bouteilles, des tuyaux, des alambics, où bouillonnent des poisons et des philtres maléfiques. Mais la méchante sorcière, avec son balai, est en train de tout casser !

Je vais pas la refaire à chaque fois, mais si tout est noir, j’ai du mal à saisir comment on voit quoi que ce soit de la scène. Comment ça je manque d’imagination.

6. Chanson de la sorcière

(Françoise Hardy)

LA SORCIÈRE :
Je suis vêtue de robe noire
Je ne peux vivre que le soir
J’ai les ongles longs comme l’hiver
Et je fais peur, je suis sorcière

J’habite au château des fantômes
La cruauté c’est mon royaume
De tous les diables de l’enfer
Je suis la mère, je suis sorcière

Mais j’ai cassé tous mes alambics
Plein de ciguë, plein d’arsenic

Là on appréciera quand même la petite audace rythmique du 11/8 qui donne un côté Take Five de Brubeck.

J’attends le prince charmant

De..? …quoi ?? D’où ça sort, ça ? Elle a bu ses philtres, faut croire.
On commence à comprendre qu’il y a une histoire de libido, mais c’est pas clair.
Et puis surtout, si vous avez bien suivi juste avant, on suit l’exercice de style : il DOIT y avoir un prince charmant, mais pas où on l’attendait. C’est presque audacieux.

J’attends le prince de sang
Qui viendra un jour me délivrer
Me sauver

(Voir remarque plus haut sur “tout le monde n’est pas colorature”…)
D’où tombe “prince de sang”, aucune idée… Enfin, si, un “prince” effectivement, c’est pas le fils à pécore. Ça a une lignée. Royale. C’est aristocratique. Un peu étrange dans un conte qui nous semblait si progressiste, mais on y reviendra.
Et puis, “délivrer” et “sauver” de quoi..? D’elle-même, on suppose. Ce qui n’est jamais le plus simple. Et nous glisse subrepticement qu’elle ne peut pas se sortir de sa mouise toute seule, mais qu’il lui faut un mâle. Cool.

Je voudrais pour la première fois
Aimer quelqu’un d’autre que moi

D’accord, on comprend mieux : c’est plus de drogue ou de sexe dont il est question, mais d’amour de soi. C’est pas un conte pour enfant, mais une psychothérapie en accéléré (et un peu à l’envers — perso, j’aurais commencé par l’ego).

La sorcière, là, c’est l’enfant au stade du narcissisme. Elle nage dans la toute-puissance (avec ses philtres et sa magie), mais du coup, bah ya pas de place pour l’amour de l’autre.
Ses habits noirs sont en un sens bien le symbole du deuil non réussi (puisqu’elle reste en noir) de la satisfaction et suffisance de soi.
Son moi primaire est encore indifférencié, mais il porte en lui le besoin d’aller investir de la libido sur un objet extérieur (le prince charmant). La dynamique est enclenchée.

Tous mes poisons, mes sortilèges
Un beau matin m’ont pris au piège
J’ai peur de tout ce que j’ai fait
De plaisir je passe aux regrets

Mais j’ai cassé tous mes alambics
Plein de ciguë, plein d’arsenic
J’attends le prince charmant
J’attends le prince de sang
Qui viendra un jour me délivrer
Me sauver
Je voudrais pour la première fois
Aimer quelqu’un d’autre que moi

Mais pourquoi y-a-t-il toujours la haine
Je voudrais qu’on me dise un jour
« Sorcière je t’aime, sorcière je t’aime »

Ok, bon, on a tous envie qu’on nous dise qu’on nous aime, mais ptêtre qu’on pourrait t’appeler autrement que “sorcière”..? C’est pas terrible d’être réduit à sa fonction, dans la vie. Non ? À moins que ton prénom ne soit pas tip-top, bien sûr.
Toujours est-il qu’on sent bien que Gertrude (ça doit être ça) est dans une dynamique qui tente de passer de l’auto-érotisme (dans lequel elle est “prise au piège”, le “plaisir” passant maintenant aux “regrets”) à l’amour objectal (un prince charmant).

Mais chaque soir dans mon décor
J’ouvre le bal de mes remords
Je suis la reine solitaire
D’un pays de feu et de fer

Mais j’ai cassé tous mes alambics…
(bis)

Et ça s’arrête comme ça. Pas un commentaire du narrateur ou d’Émilie, que dalle. L’autre est en pleine dépression, mais on se casse regarder la pluie. Merci les potes.
Mais en fait, on verra que ça n’est pas un hasard (suspense…)

7. Chanson des baleines de parapluie

(Isabelle Mayereau)

ÉMILIE :
Oh, des parapluies… Des dizaines de parapluies !

LE CONTEUR :
En effet, se sont des parapluies

Ok, merci Billy pour l’intervention. Quand j’aurai besoin de savoir si l’eau ça mouille, je penserai à toi.

LA BALEINE DE PARAPLUIE :
On a bien dormi
Sous nos parapluies
On a bien rêvé
Sous nos ombrelles de papier

Disons-le tout de suite : c’est la plus belle chanson de l’album. La poésie est légère et douce, ça coule tout seul, on croirait que ça n’est pas la même personne qui a écrit les paroles (sinon les parapluies seraient blancs, le ciel blanc, l’eau blanche, et les baleines blanches). Et musicalement, pas de caricature, pas de démonstration ou d’outrance, une belle mélodie et des arrangements cristallins. C’est délicieux. J’en aurais bien repris une tranche.

On est des baleines, mais pas des baleines de mer
On est en fer
Et l’eau qu’on connaît ici
C’est l’eau de la pluie
On est des baleines de parapluie

CHOEUR :
On est des baleines de parapluie

En revanche, on ne sait pas trop ce que cette chanson vient faire là — sauf si bien sûr on pense encore un peu aux lapins bleus, et d’ailleurs, ça va être ça la blague.
Mais mis à part cette chute un peu molle, on peut s’accorder à dire qu’on a dans ce morceau un vrai moment d’art, une sorte d’éclaircie dans l’album, et en un sens le seul moment onirique (“on a bien dormi”/”on a bien rêvé”), en creux dans le conte, et qui par cette double négation en fait la seule prise avec la réalité (hors l’introduction avant l’ouverture du livre).
Bien sûr, le parapluie peut aussi être vu comme une métaphore de la protection et du cocon familial, et la baleine une figure bibliquement et littérairement liée à la pénitence (Jonas) ou à la lutte contre le mal (Achab), et on comprend alors mieux l’arrivée de cette chanson après celle de la sorcière.

Ou ça a juste été mis là parce que c’était joli. Parfois il ne faut pas chercher midi à quatorze heures (nan jdéconne).

(bruit de la pluie)

ÉMILIE :
Dis donc !

LE CONTEUR :
Oui ?

ÉMILIE :
Ces parapluies seraient très utiles aux lapins bleus ! Ils se protègeraient du mauvais temps et ne s’enrhumeraient plus!

LE CONTEUR :
Mais tu as raison, Émilie ! Appelons les lapins. Tiens, le téléphone est là.

(sonnerie de téléphone)
VOIX TÉLÉPHONE :
Allô, ici la Compagnie des lapins bleus, j’écoute !

ÉMILIE :
C’est Émilie ! C’est pour vous dire qu’il y a une page de parapluies, vous n’avez qu’à venir les prendre !

VOIX TÉLÉPHONE :
Une page de parapluies ? C’est merveilleux, nous arrivons !

Ben voyons. Comme ça, sans demander à personne. Gnagnagna que jsuis un lapin bleu tout mignon, je vais où jveux et je prends cque jveux.
Superbe vision post-cartésienne et capitalistique du monde comme à portée de main et à disposition. Je prends, c’est tout, je ne me demande pas si ça va défigurer la page des parapluies, nooon. Et puis les lapins, s’ils s’enrhument, c’est peut-être pas pour rien, peut-être qu’il y a un plan de la nature, que certains en meurent ok c’est triste mais ça régule leur prolifération. Non ? ON N’Y PENSE PAS, À ÇA, HEIN.
Super, merci Émilie, après ton passage, le livre se remplira probablement de lapins bleus dans toutes les pages. BIEN OUÉJ.
Bon, vous me direz, ça pourra tenir compagnie à la sorcière (ou lui donner de quoi se faire à manger).

Bref, redémarrage en trombe de l’air de fête foraine.

8. Reprise de la chanson des lapins bleus

LES LAPINS BLEUS :
Des lapins bleus, nous sommes la Compagnie
Très vite on est venu chercher les parapluies
Y’en a de toutes les couleurs
Pour nous ça sera le bonheur
Jetons nos mouchoirs aux orties

De mieux en mieux !… Après le passage d’Émilie, outre un million de lapins, on trouvera aussi un peu partout ces trucs sans nul doute non dégradables jetés aux orties…

Et merci Émilie !

C’est clair : merci pour ce désastre écologique annoncé.

LE CONTEUR :
C’est formidable, il y a dix parapluies pour un lapin et, voyons, et un lapin pour dix parapluies.

ÉMILIE :
Monsieur lapin, savez-vous où se trouve le prince charmant ?

LE LAPIN BLEU :
Hélas ! non, Émilie. On m’en a beaucoup parlé, mais je ne l’ai jamais rencontré.

C’est donc parti sur cette obsession du prince charmant, qu’on cherche officiellement pour la sorcière. Pour l’instant, il ressemble surtout à l’Arlésienne.

Mais continue ta route, et je suis sûr que tu le trouveras. Et si tu as besoin de la compagnie des lapins bleus, n’hésite pas à téléphoner.

ÉMILIE :
Oui, Monsieur Lapin, au revoir !

(au conteur)
Tu crois qu’on le trouvera ?

LE CONTEUR :
Le prince charmant ? On le trouvera, je te le promets… Allez, tourne la page !

(bruit de page qui tourne)

ÉMILIE :
Aïe, je me suis piqué la main !

LE CONTEUR :
Ça, c’est la page du hérisson. Tiens, qu’est-ce que je te disais, le voilà !

LE HÉRISSON :
Évidemment, c’est toujours pareil, on se pique à ma page, on se pique en me caressant… Et les gens se piquent d’avoir du coeur. Et moi je ne suis qu’un hérisson tout seul, tout seul, tout seul…

Le décor est planté à nouveau. Après la sorcière narcissique à deux doigts du suicide, le hérisson totalement dépressif et casse-couilles.

9. Chanson du hérisson

(Georges Brassens)

LE CONTEUR :
Oh qu’est-ce qu’il pique ce hérisson
Oh qu’elle est triste sa chanson

CHOEURS :
Oh qu’est-ce qu’il pique ce hérisson
Oh qu’elle est triste sa chanson

LE CONTEUR :
C’est un hérisson qui piquait qui piquait
Et qui voulait qu’on le caresse-resse-resse
On le caressait pas pas-pas-pas-pas
Non pas parce qu’il piquait pas mais parce qu’il piquait

CHOEURS :
C’est un hérisson qui piquait qui piquait
Et qui voulait qu’on le caresse-resse-resse
On le caressait pas pas-pas-pas-pas
Non pas parce qu’il piquait pas mais parce qu’il piquait

LE CONTEUR :
Oh qu’est-ce qu’il pique ce hérisson
Oh qu’elle est triste sa chanson

LE HÉRISSON :
Quelle est la fée dans ce livre
Qui me donnera l’envie de vivre
Quelle est la petite fille aux yeux bleus
Qui va me rendre heureux ?

Là on réalise que précisément les deux personnages, sorcière et hérisson, sont proches.
Elle incarne l’excès d’amour de soi, et lui l’insuffisance d’amour de soi. Au deuil non fait de la toute-puissance de la première répond la dépression du second, narcisse déchu suite à des expériences humiliantes qui vident son moi de tout investissement.
Il a construit des défenses efficaces (non, ça n’est pas un éléphant, lol) : si on s’approche trop près de lui, on se pique. Peut-être qu’il ne contrôle pas trop le phénomène, mais ça vient bien de lui.
Du coup il recherche, comme la sorcière, une compensation extérieure en projetant sa libido sur un objet fantasmé (une petite fille aux yeux bleus… bon… ne soyons pas étroits d’esprit et ne jugeons pas).

CHOEURS :
Quelle est la fée dans ce livre
Qui lui donnera l’envie de vivre
Quelle est la petite fille aux yeux bleus
Qui lui rendra heureux ?

ÉMILIE :
Moi, je ne vois que moi
Il n’y a que moi
Dans ce livre-là
Moi, je ne vois que moi
Il n’y a que moi
Dans ce livre-là

Admirez Narcisse : elle ne voit qu’elle, il n’y a qu’elle.
ÉMILIE S’AIME.

Un bon coup de marteau-piqueur lacanien nous permettrait même de dire ce qu’on doit entendre dans son prénom, elle qui feuillette les pages d’un livre : “aime y lit”. Et elle y lit quoi, Narcisse ? Qu’elle est jolie, bien sûr. AIME-Y-LIT-JOLIE.

Dans sa baleine, la mer est son miroir, elle contemple son âme. Quand je vous dis qu’on devait lui lire du Baudelaire…[4]

La la, la la la la, la, la… (etc)

LE CONTEUR :
Émilie est allée caresser le hérisson

ÉMILIE :
Elle n’est plus triste
Cette chanson
J’ai caressé le hérisson

Cette fois l’investissement de la libido est attesté (on ne s’étendra pas sur l’emploi du verbe “caresser”, hein, pas de schéma, vous avez bien compris).

CHOEURS :
Il n’est plus triste
Le hérisson
Elle a caressé la chanson

LE CONTEUR :
Mais non ! Le hérisson !

CHOEURS :
Mais non ! Le hérisson !

LE CONTEUR :
Pom-pom

LE CONTEUR (à Émilie) :
Demande-lui pour le prince…

ÉMILIE :
Hérisson, nous sommes à la recherche du prince charmant.

LE HÉRISSON :
Ah c’est toujours pareil… Un prince charmant. Les gens sont toujours à la recherche des princes charmants, mais jamais des hérissons.

ÉMILIE :
Mais c’est pour la sorcière ! Pour qu’elle devienne une princesse !

LE HÉRISSON :
Une princesse, la sorcière ? C’est toujours pareil… Les gens sont toujours à vouloir changer le sorcière en princesse, mais jamais les hérissons qui piquent en hérissons qui ne piquent plus.
Enfin, tourne ma page… et bonne chance. Vous finirez bien par le trouver, ce prince charmant…

Donc, non content de nous plomber l’ambiance avec sa voix de neurasthénique et son débit anémié, il est de mauvaise foi (puisqu’Émilie vient de le caresser !) et soliloque sur “les gens…” comme un poivrot seul au bar. Bel exemple pour la jeunesse.

(bruits synthétiques type série Z)

ÉMILIE :
Oh, regarde, on dirait la lune !

LE CONTEUR :
Ça ressemble plutôt à la planète Mars…

Quelqu’un avec l’esprit mal tourné ferait bien sûr une allusion graveleuse sur la “lune”, mais ça n’est pas le genre de la maison.

ÉMILIE :
Tu y as déjà été ?

LE CONTEUR :
Non

ÉMILIE :
Regarde qui arrive

LE CONTEUR :
Qui est-ce ?

ÉMILIE :
Je ne sais pas…

LE CONTEUR :
Demande-lui !

10. Chanson de l’extra-terrestre

(Bernard Paganotti)

ÉMILIE :
Comment tu t’appelles ?

A-440 :
A-440

C’est la chanson “électro” du disque. Bon, tout le monde n’est pas Kraftwerk ou même Jean-Michel Jarre première période, donc c’est un peu hésitant, mais on apprécie l’effort.
“A 440”, pour ceux qui n’auraient pas la référence, c’est, en anglais, la note LA (dite “la 3”, du milieu de la portée quand on est en clef de sol), notée « A », et sa fréquence standardisée depuis le milieu du 20ème siècle, 440 hertz, et qui sert de diapason.

ÉMILIE :
Est-ce que tu me trouves belle ?

Ok, direct. On va remplacer “Émilie” par “Narcisse” et ça ira plus vite. Là on ajoute le besoin incessant (la question va être répétée plusieurs fois) de réassurance sur son image, et surtout sur le fait de plaire à l’autre.
Même si dans le cas présent, c’est un robot, ce qui rend sans risque l’investissement libidinal (à moins qu’il n’ait une forme phallique, ce qui serait une piste).

A-440 :
Ah vraiment charmante

ÉMILIE :
Dis où c’est chez toi ?

Comme ça, même pas un restau avant ? Eh ben, la jeunesse…

A-440 :
Sur la planète Fa

ÉMILIE :
C’est très loin d’ici !

A-440 :
Non, ma galaxie
N’est pas loin d’ici
A un million d’années lumières
De ta petite terre !

ÉMILIE :
Qu’est-ce que vous y faites ?

A-440 :
Nous on fait la fête !

La “fête” (guillemets avec les doigts et air entendu…)

ÉMILIE :
Ça c’est fantastique !

A-440 :
Et toujours en musique !

ÉMILIE :
Dis où c’est chez toi ?

A-440 :
Sur la planète Fa

ÉMILIE :
C’est très loin d’ici !

A-440 :
Non, ma galaxie
N’est pas loin d’ici
A un million d’années lumières
De ta petite terre !

Je suis un fils du solfège
Je monte la gamme et je redescends
Dans mes poches il y a des bémols des dièses
Des temps et des contretemps
Et je suis marié

Ah, ballot… Bon, c’est vrai qu’il vaut mieux le dire avant qu’après le 5 à 7…

A une portée
Noir sur blanc qu’elle est jolie
Son prénom c’est symphonie

ÉMILIE :
Comment tu t’appelles ?

Là elle a démarré un temps trop tôt, mais bon, c’est pas grave on va pas refaire la prise.

A-440 :
A-440

ÉMILIE :
Est-ce que tu me trouves belle ?

A-440 :
Ah, vraiment charmante

ÉMILIE :
Emmène-moi chez toi

A-440 :
Sur la planète Fa ?

Si on écoute bien, on sent une lassitude pointer, de manière nette. Il lui a dit qu’il était marié, pour la repousser, donc, a priori, mais non, elle insiste…

ÉMILIE :
Oui, c’est ça !

A-440 :
Je t’emmènerai un jour si tu veux
Mais pour l’instant profite de ce que tu as sous les yeux !

Je suis un fils du solfège
Je monte la gamme et je redescends
Dans mes poches il y a des bémols des dièses
Des temps et des contretemps
Adieu, Émilie
Je devrais être parti
Symphonie m’attend là haut
Avec do ré mi fa sol et la si do…

Ben oui, maman l’attend, avec ce qu’on devine, donc, être sa tripotée de chiards.

CHOEURS :
La la la la la, la, laaaa (etc)

(bruits de décollage)

ÉMILIE :
Il est parti…

LE CONTEUR :
Alors, tourne la page !

Discrètement, le conteur lui indique qu’elle doit “tourner la page”, i.e. faire le deuil de cette relation adultère impossible (c’est-à-dire : moralement condamnable, donc “interdite”). C’est net et précis. Merci la culture.

LE CONTEUR :
Oh, oh, c’est incroyable… C’est une forêt ! Une forêt de grands arbres noirs, avec des feuilles vert foncée et de la mousse vert foncée aussi, et sur la mousse, il y a…

ÉMILIE :
…un petit caillou qui pleure

Ya pas à dire, c’est vraiment trop la fête, dans cette histoire. Sorcière dépressive, hérisson neurasthénique, et maintenant caillou en larmes. Je commence à mieux comprendre pourquoi j’ai fait 20 ans de thérapie… (si à ça on rajoute Albator et ses histoires d’errance et de fille aux parents morts, on un tableau assez sympathique… génération X, génération traumatisée, oui)

11. Chanson du petit caillou

(Yves Simon)

LE CONTEUR :
Un petit caillou s’était perdu
Dans une forêt noire
Un petit caillou s’était perdu
Et n’avait plus d’espoir
Il criait à tue-tête, mais personne ne l’entendait
Il criait à tue-tête, ce couplet

Heureusement que ça démarre un peu funky après, parce que là, l’intro, bien que d’une harmonie fort jolie, elle donne bien envie de se tirer une balle. Retour du thème de l’abandon, cris dans le vide, comme dans les cauchemars où on n’a pas de voix… de plus en plus fun.

LE CAILLOU :
Je suis un caillou
Un petit caillou
Un joli caillou
Le petit Poucet m’a laissé tomber
Il m’a oublié
Il a pris mes frères, il a pris mes soeurs
Et m’a laissé là, tout seul avec ma peur
Je suis un caillou
Un petit caillou
Un joli caillou
Je cherche un ami
Dans la poche de qui
Je ferai mon logis
Et comme mes frères, et comme mes soeurs, je serai content
D’être avec un enfant

ÉMILIE :
Tu es un caillou
Un petit caillou
Un joli caillou
Si tu veux de moi
Je t’aime déjà

Elle se remet assez bien du vent qu’elle vient de se prendre de la part d’un robot, notez. Certes, c’est pour un minéral, sans vie donc sans cœur, mais bon, c’est mieux que rien. Elle découvre le concept de rebound relationship, “relation de rebond”, ou en français normal, disons, de “consolation”.

Ma poche est pour toi
J’ai ni frère ni soeur, mais je serais heureuse d’avoir dans la vie
Un caillou pour ami…

LE CONTEUR :
Un petit caillou était heureux
Près d’une petite fille
Avec ses joues roses et ses yeux bleus
C’était la fée du livre…

LE CONTEUR :
Émilie a mis le petit caillou dans sa poche, et le petit caillou est bien content d’être dans la poche d’Émilie.

Jsuis pas sûr d’avoir bien compris : IL EST OÙ LE PETIT CAILLOU ?

ÉMILIE :
Je suis désespérée, on l’trouvera jamais.

LE CONTEUR :
Le prince charmant ? Mais si ! Il n’y a qu’une chose à faire.

ÉMILIE :
Laquelle ?

LE CONTEUR :
Tourner la page.

ÉMILIE :
Comme dans tous les livres d’images…

Je sais pas vous mais moi là le ton me fait plutôt penser à quelqu’un qui n’en peut plus et qui est à deux doigts de chialer, mais qui se résigne. C’est bien, Émilie, prends-en l’habitude.

(bruit de page qui tourne)

LE CONTEUR :
Dans cette page rose et bleue, il y un coq et un âne. Tous les deux, avec un filet à papillon, sont en train d’essayer d’attraper des petits papiers blancs qui tombent du ciel. Et sur les petits papiers, il y a des mots écrits en rouge.

Bon, on nous évite pour une fois la lourdeur coq rose et bleu, âne rose et bleu, filet à papillon rose et bleu, c’est déjà ça. En revanche, on ne voit le rapport de rien avec rien, du coup.

ÉMILIE :
Mais enfin, qu’est-ce qu’ils font ?

LE CONTEUR :
Eh bien, ils essaient d’attraper des mots. Tu sais, les gens, dans la conversation, ont une fâcheuse tendance à passer du coq à l’âne. Alors, quand ils rentrent chez eux, le coq et l’âne, ils ne savent plus à quelle phrase se vouer !

Bon, faut se l’avouer, c’est laborieux. On sent que l’inquiétude était forte que la tranche de 2-7 ne panne rien au coup du coq et de l’âne, là. À force d’utiliser des expressions de ma grand-mère, aussi…

12. Chanson du coq et de l’âne

(Alain Souchon et Laurent Voulzy)

LE COQ :
Qu’est-ce qu’on va dire de moi, au poulailler
Quand je reviendrai sans un mot
Sans une phrase, sans une idée
On me traitera d’idiot
On dira, quel paresseux, il n’a pas fait son boulot…

L’ÂNE :
Qu’est-ce qu’on va dire de moi, à l’écurie
Je reviendrai sans un mot
Sans un non, sans même un oui
On me traitera de sot
On dira, quel paresseux, il n’a pas fait son boulot…

C’est assurément l’une des meilleures chansons du disque aussi. Rock, bonne ligne de basse, des cuivres, ça balance bien, et puis bon, Souchon et Voulzy, c’était déjà un duo efficace. Les paroles sont fluides, assez drôles, pas laborieuses comme l’intro. Bref, C’EST DU BON, COCO.

Regardons donc de quoi qc’est qça parle-t-y donc.
On a donc deux animaux, à nouveaux des figures métaphoriques bien sûr, extraites au forceps de la locution à mamie que le conteur a pris le soin de BIEN NOUS EXPLIQUER tout à l’heure, deux bêtes pas forcément réputées pour leur finesse ou leur vivacité d’esprit (le coq chante avec les pieds dans le caca et l’âne est bête et borné). Niveau causette, le coq coqueline, l’âne braie, et ni l’un ni l’autre de ces cris ne sont fins ou mélodieux — osons même dire qu’ils cassent bien les couilles.
Ils sont pourtant ici chargés d’une mission capitale : attraper les mots au vol, et même les réunir pour leur donner un sens.

ENSEMBLE :
Partageons-nous les mots de ce livre
Partageons-les, voulez-vous
Le lecteur aura du mal à suivre
Mais ça fait rien, on s’en fout
Vous les la, et moi les le
Vous les elle, et moi les lui
Vous les vous, et moi les je
Que pensez-vous de ce jeu
Vous les être, moi les avoir
Vous les chagrins, moi les espoirs
Vous la vie et moi le jour
Vous la nuit et moi l’amour

Ohlalalalaaaa l’envolée lyrique mes amis ! On ne voit pas tout de suite le rapport, mais c’est comme avec les couleurs au début, c’est pas grave parce que ça claque !

Qu’est-ce qui est en train de se passer en fait ? On parle ici de langage (si si, sans déconner), et même d’acquisition du langage. Pour un enfant, rien de plus logique.
L’irruption de l’altérité sociale (le poulailler / l’écurie) l’oblige à sortir du confort post-amniotique que le cocon familial restreint pouvait encore éventuellement lui procurer (ciao les baleines de parapluie) et à intérioriser le regard de l’autre (“qu’est-ce qu’on va dire de moi”). Il commence par les pronoms, les sujets, les auxiliaires, puis des concepts complexes.

Et on en (re)vient bien sûr à l’amour. Mais pas l’amour de tout à l’heure (robot, caillou — deux objets non humains donc, malgré nos blagues, pas sexués) : on entend ici (nuit, amour, vie…) les prémisses de la construction adolescente, ou disons de la puberté. Ça va jouer, chialer et chercher son âme sœur. Yaura du danger, des victimes… On voudra plaire, on voudra des rendez-vous… Bon, si vous l’avez toujours pas : VA Y AVOIR DU DÉSIR DÉSIR, ce que chantera donc Voulzy avec Jannot quelques années plus tard. Parce que qu’est-ce que vous voulez, toutes les chansons racontent la même histoire (c’était la dernière, j’arrête, promis[5]).

Concernant le langage, où est-ce qu’en est Émilie, peut-on légitimement se demander ? Quand Philippe Chatel écrit cet album, sa fille Émilie a quatre ans. Je ne suis pas expert, mais il me semble que c’est tard pour dormir encore dans un lit-cage. Bien sûr, l’Émilie Jolie de l’histoire n’est pas forcément une petite fille en particulier. Elle peut avoir plusieurs figures, d’ailleurs on l’a déjà noté. En lui accordant une sorte de substance stable, vu sa façon de parler et ce qu’elle fait dans l’histoire, elle est dans la grande enfance, après six ans. On s’en fiche, ça n’est pas la fille du lit-cage. C’est celle du livre. Elle est une idée. Elle est toutes les filles. Toutes les femmes de ta vie[6].

Partageons-nous les mots de ce livre
Partageons-les, voulez-vous
Le lecteur aura du mal à suivre
Mais ça fait rien, on s’en fout

Vous les nous et mois les ils
Vous la mer et moi les îles
Vous cheval, et moi chevaux
Vous canal, et moi bateau
Vous les où, et moi les quand
Vous les pourquoi, moi les comment
Vous la main, et moi l’alliance
Mais on marie nos différences !…

Avec le message (sympathique) de tolérance et d’acceptation de l’autre est évidemment charriée la bonne idéologie du mariage (n’oublions pas que depuis tout à l’heure on cherche le prince charmant, quand même).

Nos différences !…
Nos différences !…
Nos différences !…

L’ÂNE :
Nos différences ?

LE COQ :
Ben oui, écoutez !

ÉMILIE ET LE CONTEUR :
C’est difficile de parler avec la moitié des mots…

ENSEMBLE :
Voyez qu’à nous deux, on fait un livre
Un joli conte de fées
C’est l’un près de l’autre qu’il faut vivre
Sans jamais nous disputer
Chamailler, séparer, bouder

Donc, sans un autre signifiant (haha, elle est bonne celle-là je l’avais même pas vue venir, je voulais juste traduire littéralement l’anglais significant other, mais la connotation linguistique est fort bienvenue), bref, sans une moitié, un compagnon, tu es incomplet = tu n’as que la moitié des mots.
La vie est un livre, mais on le fait à deux, pas d’bol. Je sais pas bien comment vous transcrire mieux le message, ici.

Choux, hiboux, cailloux, genoux… un caoutchouc…

ÉMILIE :
Connaissez-vous le prince charmant ?

L’ÂNE ET LE COQ :
Le prince…
Charmant ?
Non, nous ne…
L’avons jamais…
Rencontré…
Désolé.
Navré !
Catastrophé.
Chagriné.
Désemparé.
Très ennuyé.
Rencontré ?
Désemparé ?
Désolé, navré.
Verry sorry…

On a ici un trait à noter de nos deux animaux de ferme : ils sont un petit peu débordés (on l’a vu) par les mots et le langage. Il ne tient à rien à ce que ça parte en roue libre, comme on l’entend là. Il n’y plus d’organisation de phrases, c’est un babillage de moins en moins formé, limite hystérique. Bref, ils sont fous, quoi. Juste un petit peu foufous, sans doute, mais quand même. La figure ici est bien celle des troubles du langage, et d’une prise à la réalité qui glisse un peu. La folie n’est pas loin.

(page qui tourne)
(bruit de talons qui courent)

LE CONTEUR :
C’est bien simple, je n’ai jamais lu un conte de fées pareil. Il y a un loup qui court, et figurez-vous que ce loup est poursuivi par une grand-mère armée de sa canne !
Non, mais avouez…

13. Chanson du loup

(Eddy Mitchell)

LE LOUP :
Je suis un loup qui jadis était très méchant
Mais qui par malheur un jour s’est cassé les dents
Sur une grand-mère, solide comme un roc
Tout est à l’envers, c’est une triste époque

Ça démarre sur les chapeaux de loup (j’aime l’humour), encore assez rock, mais côté blues cette fois, piano saloon, basse qui slappe, la totale (même l’harmonica western à la fin). On sent que Chatel avait écrit en pensant aux interprètes avec qui il allait travailler.
Comme assez souvent dans notre histoire, le principe est une sorte de contrepied. Rien ne se passe comme dans les contes habituels. Le loup parle comme un vieux au comptoir et se plaint de la “triste époque” dans laquelle on vit.

J’étais loup méchant, je suis maintenant gentil chien

On apprécie le chiasme au passage, ça ne fait jamais de mal.

Elle me promène et je lui mange dans la main
Si je ne file pas droit, ou bien si j’ai tort
Tout est à l’envers, c’est elle qui me mord

Si on fait du loup une figure de la masculinité “prédatrice”, et de la grand-mère celle de l’opprimée sans défense, on a effectivement un renversement du modèle phallocrate qui donne une certaine modernité à notre bouzin. Mais on reste toujours dans un modèle d’oppression.

Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup doux
J’ai jamais vraiment mangé le Chaperon Rouge
Ça, c’est des histoires qu’on raconte au fond des bouges
Ce petit enfant blond était loin d’être bête
Et n’a jamais tiré cette putain d’chevillette

On connaît un autre enfant blond, nous : Émilie. Elle est où, d’ailleurs ? Vous noterez que ça fait deux chansons qu’on ne l’entend guère, qu’elle n’a pas d’interactions avec le ou les protagonistes qui chantent, et que les figures représentées ne peuvent lui être rattachées que de très très loin.
Peut-être qu’on aménage une pause à la fille, forcément pas vieille, qui doit jouer Émilie sur scène, ou qu’on cale ici quelques temps forts pour les stars du moment. Mais ça fait aussi un tout petit peu enchaînement de numéros, enfin, de chansons (très bonnes par ailleurs), avec un fil narratif qui se distend un peu.
C’est aussi le moment le plus décontracté de tout le disque, qui a commencé direct par de la bonne angoisse, et concentre curieusement toutes les figures les plus dures ou controversables à son début. Ensuite il relâche la tension et se met à la blague, dans une façon de progresser assez originale, il faut l’admettre.

Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup doux

Écoutez la complainte d’un loup qui vit l’enfer
Et débarrassez-moi vite de cette grand-mère
Je suis prêt à tout, à ramper, à me tordre
Mais je vous en prie, qu’elle cesse de me mordre

C’est clair que là c’est chaud mon pote.

Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pas même un loulou, non, un loup doux
Pauvre loup, pauvre loup
Pauvre loup doux
Pauvre loup !

ÉMILIE :
Pardon, grand-mère, vous n’avez pas vu le prince charmant ?

LA GRAND-MÈRE :
Dans ce livre-là, je ne l’ai jamais rencontré…

LE LOUP :
Sauve-moi, Émilie, je sais que tu es la fée de ce livre !

ÉMILIE :
Tu promets de ne plus manger personne ?

LE LOUP :
Je promets, je promets !

ÉMILIE :
Bon. Grand-mère, le loup a été assez puni comme ça. Faites la paix…

LA GRAND-MÈRE :
C’est entendu. Viens, le loup, on rentre à la maison !

LE LOUP :
Oui, grand-mère, oui.

Vu la voix du loup, on se demande s’il ne va pas se prendre une dérouillée en arrivant à la maison pour avoir cafté à la blondinette, là… D’autant que la grand-mère acquiesce à la requête un tout ptit peu vite jtrouve… Bref, SOS Loups Battus n’est probablement pas près de mettre la clef sous la porte.
Au passage, comme si de rien on nous a signalé qu’ils habitaient ensemble. Il n’en faudra pas plus pour pouvoir se dire qu’on est bien en présence d’une figure du couple, et là on est au-delà de la chamaillerie évoquée à la chanson précédente. Ça se met sur la gueule. L’horizon, c’est la violence domestique. Yay. J’ai parlé un peu vite en disant qu’il n’y avait plus que rigolade dans notre salade.

ÉMILIE :
Et voilà !

LE CONTEUR :
Mais, mais c’est fou ce problème est en suspens depuis des années et toi tu le règles en quelques mots.

ÉMILIE :
C’est que le temps presse. Viens vite, on tourne la page !

Laissons-les s’illusionner d’avoir réglé ce cas de maltraitance et enquillons gaiement.

(bruit de page qui tourne)
(bruit d’eau divers)

ÉMILIE :
Oh regarde, qui est-ce..?

LE CONTEUR :
C’est un raton-laveur.

ÉMILIE :
C’est drôle, il est blanc d’un côté, mais tout noir de l’autre !

Jsuis mort de rire.

14. Chanson du raton-laveur rêveur

(Louis Chedid)
LE RATON-LAVEUR :

Je suis blanc d’un côté mais je suis tout noir de l’autre
Comme un film de Charlot mais ça ce n’est pas ma faute
Telle est la rançon du raton-laveur
Pas le moindre petit rôle dans un film en couleurs

Une autre des meilleures chansons de l’album, sans aucun doute. C’est frais, évident, et admirablement interprété par Chedid — qui fait effectivement penser à un raton-laveur, c’est un rôle sur mesure. Là aussi les paroles sont un cran (au moins) au-dessus de la moyenne du reste : elles se marient parfaitement avec la mélodie, et pour une fois, la manie de Chatel d’égrener les couleurs trouve tout un sens. Bref, ça marche bien.

A première vue, donc, ça parle d’un raton-laveur, qui n’a pas l’air de voir la vie en rose (lol).
Écoutons le refrain :

Je rêve de m’asperger de rouge d’orange et de vert
De jaune et de bleu, de toutes les couleurs de la terre
Je rêve, je rêve
Je lave beaucoup moins que je rêve
Je suis un raton-laveur un peu
Mais rêveur beaucoup

La symbolique est assez claire : dans sa vie laborieuse de salarié qui lave, il s’ennuie, le quotidien est noir et blanc. Alors il rêve de couleurs. Il rêve sa vie. C’est la belle-âme hégélienne qui se refuse à l’action et ne veut pas se souiller dans la réalité, le créatif-passif, peut-être velléitaire, même.

A quand les yeux tout bleus et les moustaches bien blondes

J’ai déjà fait du mauvais esprit sur cet obsession du blond et des yeux bleus, donc je ne vais pas m’acharner. Adolf, si tu nous écoutes…

Dans ce monde en couleurs moi je me sens seul au monde
Telle est la rançon du raton-laveur
Le blanc d’mon ventre m’ennuie et mon dos noir me fait peur

Émilie Jolie peux-tu faire quelque chose pour moi
Ce que tu veux, que tu peux, mais fais n’importe quoi
Je rêve, je rêve
Je lave beaucoup moins que je rêve
Je suis un raton-laveur un peu
Mais rêveur beaucoup

J’envie le rose des fraises et le rouge des cerises
Et j’envie à l’automne le marron de sa chemise

Elle est marron la chemise, ou elle serait pas brune..? (vous l’avez ?)

Telle est la rançon du raton-laveur
L’hiver est ma saison le chrysanthème est ma fleur

C’est sûr que ça aurait été dommage de ne pas en remettre une couche dans le champ lexical de la mort : l’hiver, la Toussaint et ses chrysanthèmes…
Si le hérisson était clairement dépressif, on va dire que notre ami le raton-laveur est très mélancolique, avec des signes avant-coureurs de dépression.
Son “dos noir” lui fait peur ; difficile de ne pas y voir une métaphore de l’inconscient et d’une forme d’angoisse du retour du refoulé.

Je rêve d’habiter dans une diapositive

Pour les GenZ ou même les millenials qui ne verraient pas ce que ça vient faire là, les diapositives sont grosso modo des morceaux de film photographique qui rendent la photographie en positif (à l’inverse des bien nommés négatifs), donc qui étaient destinés à être regardés tels quels, avec une source d’éclairage, le plus souvent agrandis ou projetés[7]. La qualité de la couleur des diapos (notamment les “ektas” du nom de la marque célèbre, voire culte, de Kodak) reste une référence chez les professionnels ou amateurs de photo.

Près de ces arcs-en-ciel qui n’ont que des couleurs vives
Je rêve, je rêve
Je lave beaucoup moins que je rêve
Je suis un raton-laveur un peu
Mais rêveur beaucoup

Ça fait longtemps tu sais que j’espérais ta venue
Il y a toujours quelqu’un qui vient quand on est perdu
Tu es la chance d’un raton-laveur
Alors s’il te plaît veux-tu bien me mettre en couleurs
Me mettre en couleurs
Me mettre en couleurs
Me mettre en couleurs

LE RATON-LAVEUR :
Donne-moi le bleu de tes yeux…

ÉMILIE :
Je te donne le bleu de mes yeux…

LE RATON-LAVEUR :
Donne-moi le blond de tes cheveux…

ÉMILIE :
Je te donne le blond de mes cheveux…

LE RATON-LAVEUR :
Donne-moi le rose de tes joues !

ÉMILIE :
Je te donne le rose de mes joues…

Très jolie scène, ou Émilie colorie le raton-laveur, mais pas avec des crayons de couleur, non, avec ses attributs ontologiques à elle (le bleu et le blond, l’essence de la “petite fille” — bien occidentale et bien du nord, ok, mais quand même).
Elle se donne, et lui (re)donne goût à la vie, voire lui donne vie. L’amour qui anime par son don, on l’a : c’est cupidon (un petit ange, allez, pourquoi pas blond aux yeux bleus) qui réveille psyché. Ça n’est plus Narcisse amoureux de son reflet, c’est un être humain qui fixe l’objet de son amour sur une altérité.
Certes, poilue.

ÉMILIE :
Connais-tu le prince charmant ?

Et bam, gros vent… Pas très sympa Émilie.

LE RATON-LAVEUR :
Je ne connais pas le prince charmant…

Heu… Bah voilà, c’est tout. Il s’est pris un gros vent, il se casse, on suppose. Bon.

LE CONTEUR:
Tourne la page, Émilie, tourne la page !

(bruit de page qui tourne)

Tout est blanc dans la page, les murs, le plafond, et même le paysage à la fenêtre. Il y a des grands F, des grands I, des grands N, et… ”F”, “I”, “N”, ça fait : FIN !

Bon bah la subtilité des couleurs du raton n’aura pas duré, on repart sur un ripolinade de blanc sur blanc. Mais ne faisons pas les esprits chagrins. Car, damn it, mais quoi, ça serait déjà la fin ? Et notre histoire alors ?

15. Chanson du début de la fin

CHOEURS :
Est-ce la fin du début
Ou le début de la fin
Y en a-t-il encore ou plus
Est-ce aujourd’hui ou demain ?

Donc là, faut pas se mentir, c’est la grosse scie musicale qui fait mal aux oreilles. Ok c’est pour faire la blague. Mais bon, ça fait mal…

Est-ce la fin du début
Ou le début de la fin
Si vous ne comprenez plus
Nous non plus, on comprends rien !

ÉMILIE :
Non, attendez encore un peu
La sorcière a les larmes aux yeux

Heureusement, donc, intervention d’Émilie. Wowowow, c’est pas fini, on voulait trouver un tcheum à la sorcière, et on n’a pas le quart du début du commencement d’un indice sur où est-ce qu’il fait traîner ses guêtres, le bellâtre du dimanche, là. Alors vous êtes mignons mais on s’est pas tapé la visite intégrale des mous de la vie à tous les étages pour en rester là, quoi.

Non, ne faites pas la fin
Mon amie a du chagrin
Elle attend le prince charmant
Elle attend le prince de sang
Qui viendra un jour la délivrer, la sauver

À ce stade on a perdu ce qui nous restait d’oreilles… mais passons. Reprise des paroles de la chanson de la sorcière, déjà disséquée tout à l’heure.

Elle voudrait enfin dire je t’aime
A quelqu’un d’autre qu’elle-même

LA SORCIÈRE :
Je suis toute seule dans ma page
J’attends la venue de mon page

Rime riche ultime.

Mais je m’ennuie et je désespère
Qu’un jour on aime une sorcière…
Qu’un jour on aime une sorcière…

LE CONTEUR :
Donnez-moi un crayon pour dessiner
Le prince charmant, je vais vous l’inventer
Donnez-moi une feuille blanche du livre
J’adore écrire la fin des livres

Paf, voilà le renversement. Le DEUS EX MACHINA les copains ! Telle la main qui dessinait la ligne[8], notre ami le conteur prend les choses en main à la volée et va nous arranger tout ça en deux coups de cuillère à pot. C’est beau, ça semble vouloir nous dire que notre vie c’est à nous de l’inventer, yay ! C’était bien la peine de nous déprimer avant avec vos psychotiques et vos déshérités incompétents de l’affect !

ÉMILIE:
Je voudrais qu’il soit grand et bon
Je voudrais belle sa chanson
Qu’il ait un joli cheval blanc
Qu’il ait tout du prince charmant

Ah… bon mais en fait non, finalement, on va partir sur un prince charmant normal, tu vois, un reproducteur, qui sache monter, et avec les attributs habituels coco, ok ? Et je suppose qu’il est aussi blond aux yeux bleus.

Et qu’il transforme la sorcière en princesse
D’un geste…

CHOEURS:
Ce n’est pas la fin du début
Ni le début de la fin
Nous on dit que F.I.N
Ca ne veut pas dire fin !

Non, parce qu’en effet, ça peut aussi désigner la Fédération des Industries Nautiques (véridique).

(bruit de cadran de téléphone)
(ça sonne)

LE LAPIN BLEU (VOIX AU TÉLÉPHONE) :
Allô, ici la compagnie des lapins bleus, j’écouuute…

ÉMILIE :

Allô, les lapins bleus ? Venez tout de suite ! Venez avec tous les autres ! Le prince charmant va arriver ! Le prince charmant va arriver !

(solo de trompette, thème de la chanson des lapins)

LE LAPIN BLEU (VOIX AU TÉLÉPHONE ):
Il arrive ? Alors nous arrivons !

(bruit de… train (?))
(extraits qui vont et viennent de toutes les chansons de l’album)

Là le bruitage dure quatre plombes… C’est laborieux, pour rester poli.

(bruit de page qui tourne)

LE CONTEUR :
Tu sais Émilie, nous n’avons pas beaucoup de temps. Alors je vais aller vite, hein. On va dire que son cheval n’est pas encore arrivé. Et puis je vais lui dessiner un blue-jean, d’accord ?

ÉMILIE:
Bon, d’accord…

16. Chanson du prince charmant débutant

(Philippe Chatel)

PRINCE CHARMANT :
Je ne suis qu’un prince charmant
Sans carrosse et sans cheval blanc
Je suis à la fin du roman
Un prince débutant
Je ne suis qu’un prince charmant
Ni chevalier ni conquérant
Et le grand livre de ma vie
N’est pas encore écrit

Ritournelle sympathique, quoique ne cassant pas trois pattes à un canard. On déroule sur le thème annoncé : on vient de le recruter, il n’a pas d’expérience antérieure (peut-être un stage d’été chez Disney quand il était ado, et encore, pas sûr), donc le GRAND LIVRE DE SA VIE (elle commence pas du tout à être relou cette métaphore) n’est pas encore écrit.

Il est donc, je vous le donne en mille..? Oui : vierge, voilà. Un bon gros puceau.

Pas de légende et pas d’histoire
Pas de passé, pas de mémoire
Le récit de mes aventures
Appartient au futur

Je ne suis qu’un prince charmant
Un prince débutant
Et j’attends mon cheval blanc

Voilà tout ce qu’il fait, donc : il attend. On a vu plus proactif. Mais c’est pas grave, tout est à venir, il va avoir un super futur. On a là une autre figure de la velléité, égocentrée comme de juste, uniquement axée sur ses désirs (de réussite, de conquête, et je n’aborde même pas l’aspect sexuel…), et qui se décrit essentiellement par des négations.

J’ai pas d’épée sur le côté
Et mon armure est en papier
Je n’ai pas mené de bataille
Ma richesse est un brin de paille
Je suis le seigneur d’un pays qui n’existe pas
Caché dans les pages d’un livre qu’on ne lit pas
Au bout de mes rêves, y’a le bonheur
Avec une princesse au grand coeur
Mais pour la rejoindre j’attends
J’attends mon cheval blanc

Je sais pas vous, mais moi je vois pas bien le rapport avec la choucroute… Disons que ça part un peu dans tous les sens, au mieux.
Qu’il soit pauvre, bon, ok, je vois. En revanche, le pays qui n’existe pas, et le livre qu’on ne lit pas..? Ça flaire le remplissage de phrases pour faire des paroles, là, à base de pures formules.
Difficile de ne pas penser, pour le “pays qui n’existe pas”, au “neverland” de Peter Pan, bien sûr, mais on n’aura a priori aucune autre comparaison à tirer. À part que c’est un pays imaginaire, ok. Et celui de Michael Jackson n’existait pas encore — dommage, on aurait peut-être pu trouver matière à rigoler.

Pas d’écusson, pas d’armoiries
Pas de valet, pas d’écuries
Rien que le soleil pour fortune
Et la nuit un rayon de lune
Je n’attends qu’un signe pour aller la retrouver

Ah ? Je croyais que tu attendais un cheval blanc…

Et marier mon rêve avec la réalité
Voudra-t-elle d’un roi sans royaume
Et d’un château au toit de chaume

Bon, là ya enfin un peu de matos.
Le gars, il a peau d’balle sur son PEL. On peut pas lui en vouloir, ça arrive à des gens très bien. Mais on raconte qu’il est “Prince Charmant”, d’où crainte de la déception, évidemment. Car c’est peu de dire qu’on a bien fait monter la sauce pendant une petite heure, là. Grosse pression.
Sera-t-il à la hauteur des espérances qui ont été, sans qu’il ait trop demandé (a priori), placées en lui ?
Pourra-t-il répondre aux injonctions de performance et d’efficience (je vous rappelle qu’il faut rien moins que sauver l’autre farfouilleuse de philtres, là, de sa dépression chronique et de son infatuation égotique) qu’on fait d’emblée peser sur ses frêles épaules..?

Je ne veux qu’elle, et cependant…
Je ne suis qu’un prince charmant
Sans carrosse et sans cheval blanc
Je suis à la fin du roman
Un prince charmant débutant

LE CONTEUR :
Alors le prince charmant s’approcha de la sorcière et lui prit la main. Et soudain, sa robe noire devint blanche, et on découvrit une princesse très belle et très douce…

On dirait qu’on s’est inquiétés pour rien les gars, en fait, c’était fastoche, le coup classique de la grosse galoche et hop. Sommes-nous sots.
On note au passage évidemment l’inversion du baiser de la princesse qui transforme la grenouille en Prince. Cette fois c’est l’homme qui révèle à la femme sa beauté intérieure. Et si c’était la régression ultime..?

CHOEURS :
Est-ce la fin du début ?

LE CONTEUR :
Non, attendez ! Émilie, il faut…

ÉMILIE :
Je sais, il y a une fin dans les livres d’images, et je dois m’en aller… Adieu !

TOUS LES PERSONNAGES:
Adieu ! Adieu ! Adieu..!

Ah ? Ok, bon, pas de pot de départ, rien. C’est un peu rude, je trouve.

17. Chanson finale

C’est un peu la fin de notre histoire

Bah c’est carrément la fin, oui.

Mais surtout ne sors pas ton mouchoir
Dors petite fille dans ton grand lit

Je croyais que c’était un lit-cage. On nous aurait menti..?

Nom Jolie et prénom Émilie
Dors, petite amie dans ton grand lit
Puisqu’il faut bien vivre sa vie

Nous on reviendra si tu le veux
On est là pour rendre les gens heureux
Même si on existe pas vraiment

COMMENT ?? C’est un ptit peu fort de balancer ça comme ça, sans précautions. Enfin voilà : il faut bien vivre sa vie, les enfants. La vraie, pas les blagues dans les livres. Vous reprendrez bien un petit verre de principe de réalité ?

Tu peux compter sur nous tout le temps
Dors petite amie dans ton grand lit
Puisqu’il faut bien vivre sa vie.

Faites que le rêve dévore votre vie,
Afin que la vie ne dévore pas votre rêve…

Et c’est la conclusion, donc, empruntée au Petit Prince de Saint-Exupéry, rien de moins.

Étrange injonction quand l’essentiel de l’album nous présente des figures dépressives déçues par la réalité (l’autruche, la sorcière, le hérisson), qui n’y vivent pas (l’oiseau, A440), qui refusent d’y vivre (le raton-laveur), ou qui dans le meilleur des cas sont perdues (le caillou), et distille en toile de fond des messages expliquant comment justement il faut renoncer au(x) rêve(s).

Mais prenons justement un peu de recul maintenant qu’on a fait le tour des chansons et des textes.

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L’apprentissage de la déception

Émilie Jolie est un très joli conte avec un bon nombre de chansons sympathiques (certaines même très réussies), c’est indéniable. Tout en ne boudant pas son plaisir, on peut aussi reconnaître qu’il est inégal en qualité et en interprétation, et que la fin qui n’en finit pas n’est qu’une semi-bonne idée.

Mais au fond, de quoi nous parle Émilie Jolie ?

D’une conscience de soi qui sort d’un stade purement narcissique et qui se confronte à l’altérité et l’aliénation du langage (on doit apprendre les mots et découvrir que ce sont eux qui nous possèdent, en fait ; on ne choisit pas leur sens). Bref, grosse surprise : c’est pas si rigolo que ça.

Faisons-nous un petit récapitulatif de ce à quoi on peut rattacher les personnages qu’on a rencontrés successivement :

La clinique d’Émilie Jolie
lapins maladie
oiseau mort
autruche échec
sorcière dépression
baleines (de parapluie) repli sur soi
hérisson haine de soi
extra-terrestre déni de réalité
petit caillou mélancolie
coq et âne troubles du langage
loup maltraitances physiques
raton-laveur retour du refoulé
prince charmant vélleité, incapacité affective
bonus : le conteur alzheimer

Je vous rappelle que mis à part les lapins bleus (qu’on peut assimiler à des accompagnateurs dans l’onirisme du conte — ça ne serait la première fois qu’un lapin ferait passer de l’autre côté du miroir…), la première figure rencontrée (l’oiseau) est clairement un messager de l’au-delà, et nous donne rendez-vous dans la mort. Super gai. Et les lapins, déjà, sont tout le temps malades…

Puis l’autruche décrit l’échec complet d’une vie d’attentes déçues et d’espoir désillusionnés. FILEZ-MOI DES LAMES DE RASOIR TOUT DE SUITE.

plutôt cat woman que madame mim…Et arrive le gros morceau : la sorcière. The witch.
S’il est assez intéressant de lire tous les personnages comme des archétypes et des projections possible du moi (donc de celui d’Émilie), celui-là est particulier. Vous remarquerez dans l’illustration ci-contre (artwork du disque d’origine) que côté look, elle n’a rien à envier à Cat Woman. Philippe Chatel voit donc sa sorcière en costume moulant en latex… Pas de problème Phiphi, on ne juge pas.

Bref, la plupart du temps Émilie interagit avec les personnages : lapins bleus, hérisson, loup, caillou, coq et âne….

Pas avec la sorcière… Bizarre ?
Sauf si… elle ne peut pas… comme on ne pourra jamais voir Clark Kent parler avec Superman.

Mais oui. ÉMILIE, C’EST LA SORCIÈRE, ou plutôt, la sorcière c’est une projection d’Émilie, la plus forte : l’enfant qui enterre son fantasme de toute-puissance narcissique. Ça n’est pas la sorcière qui rêve de rencontrer le prince charmant, mais Émilie (d’ailleurs elle y consacre beaucoup d’énergie — ça n’est pas pour la sorcière qu’elle le recherche, mais pour elle, et c’est bien pour ça qu’elle est si déçue de partir).

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Un conte à l’envers ?

Et malgré tous les renversements taquins et qui pourraient pour certains vouloir se faire passer pour de la modernité (le loup est pourchassé par la grand-mère, le prince est en jean…), il faut quand même reconnaître qu’Émilie Jolie, c’est pas exactement un pamphlet féministe ou progressiste.

Le Prince reste le personnage principal de l’histoire, même si on ne le voit (presque) jamais. On a déjà vu chez d’autres comme l’absence est une présence encore plus forte, je ne vous ferai pas le couplet, le Prince c’est pas Godot, mais ya un bon côté Arlésienne.

Philippe Chatel, tout moderne qu’il veut paraître, est évidemment comme tout le monde le fils de son temps. Et quand il recycle (avec certaines pointes de brio) les thématiques et figures habituelles des contes d’enfants, il laisse s’exprimer son inconscient et tout son héritage socio-culturel.

Et dans le sien, une femme ça veut un prince charmant, qui sera le substitut légal et marital au “mécène” rêvé quand on pensait encore faire de sa vie quelque chose de créatif. Et avant ça, la femme est moche et n’aime qu’elle-même.
Est-ce que tout ça est étriqué ? Mais non, elle pourra bien colorer sa vie quand même, ne vous inquiétez pas !
Le raton-laveur, c’est bien à ce titre la figure de l’enfant à venir, Émilie lui donnant vie en lui transmettant ses caractères ; et c’est en plus une figure bien domestique et matrimoniale (on lave le linge et la vaisselle, quoi…), donc on retrouve nos petits (c’est le cas de le dire).

La chanson qui suit celle du raton-laveur s’appelant “Le début de la fin”, je pense que le tableau est complet.

Bref, sous des aspects de grosse déconne qui casse les codes, on reste donc dans des cadres bien classiques et des injonctions culturelles tout à fait normatives. Vous vous doutez bien que si le disque avait été réellement révolutionnaire, il n’aurait pas trouvé un tel écho aussi rapidement et facilement dans tous les foyers de France et de Navarre… Il est “normalement” représentatif de l’exact moment où il est sorti, tout à fait dans l’esprit de son temps, quand l’après-68 a été bien intégré par la machine bourgeoise.

Ça n’enlève rien à son côté dansant et joyeux.
Mais comme tout conte, il accompagne la culture de son temps et en révèle des facettes. Il ne la bouleverse surtout pas. Voire met le doigt sans vergogne sur des aspects assez anxiogènes des questionnements infantiles et nous laisse nous démerder une fois la lumière éteinte.

Vous me direz : il ne faut pas tout le temps couper les cheveux en quatre. Je suis bien d’accord. Parfois, en trois ça suffit.

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________________________________________________
  1. On ne parlera ici que de la première version, je ne connais pas la seconde. L’objet de mon propos étant surtout de dire en quoi j’ai été marqué, il est cohérent de m’en tenir à celle qui a bercé mes jeunes années. []
  2. Pour ceux que ça intéresse : la page Wikipédia []
  3. Il ne faut pas m’en vouloir, j’ai eu une enfance difficile. []
  4. Cette fois je l’ai mieux casée que pour Rah Band… Voir épisode précédent. []
  5. Et pour ceux qui ne l’auraient pas, c’est là https://www.youtube.com/watch?v=6LgYEz0Td1k []
  6. Tuez-moi. []
  7. Vos parents ou grands-parents pourront vous raconter avec moult détail l’angoisse qu’une “soirée diapo” pouvaient causer aux moins de 30 ans ; la perspective de se taper les 300 diapos de vacances et de voyage de Tonton Hubert, avec les commentaires adaptés, à raison de 10 secondes par cliché, avec obligation de tout regarder et commenter, en a traumatisé plus d’un. []
  8. Là bien sûr il faut être clairement GenX : https://fr.wikipedia.org/wiki/La_Linea []

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10 commentaires sur “Analyse d’Émilie Jolie, un conte pas si moderne”

  1. L'ombre :

    « Faites que le rêve dévore votre vie,
    Afin que la vie ne dévore pas votre rêve…  »

    -> Donc mieux vaut dormir (=mourir) ?

    On a des nouvelles de la ptite fille ? Elle a survécu à tout ça ?

  2. LaurentLC :

    La question peut se poser…

    Quant à la petite fille, Séverine Vincent, elle a continué sa carrière : http://www.telestar.fr/article/emilie-jolie-qu-est-devenue-la-jeune-interprete-de-l-album-original-photos-150115

  3. chatel :

    bojour,
    bravo pour cette analyse-
    tu es bien le seul qui a compris la chanson de l’oiseau
    Je te félicite
    amitiés
    philippe chatel

  4. Catherine :

    Bonjour,
    Merci pour cette analyse! Je suis de la même génération que toi. Moi aussi j’ai toujours senti cette tristesse dépressive non-dite dans le conte, avec Candy et Albator, on aurait dit une conspiration…
    J’adore Emilie Jolie quand même, je l’écoute encore de temps en temps, la chanson des baleines de parapluie est incroyable, qui oserait encore écrire quelque chose d’aussi poétique?
    Les interprètes sont de grande qualité, comme tu l’as dit le tout est inégal mais reste charmant dans son amateurisme et son rêve.

  5. Catherine :

    Qui chante A440?

  6. Catherine :

    Encore quelques remarques.
    Ce qui est inquiétant c’est justement la voix inquiète et pressée du narrateur « Tourne la page, vite! » comme s’il cherchait à la protéger d’une menace ou voulait l’empêcher de rester trop longtemps à se faire des amis.
    C’est vraiment triste comme histoire. Elle cherche en vain, tous les personnages la laissent tomber : l’extra-terrestre retourne chez sa femme alors qu’il était super sympa, le raton-laveur limite pédophile – à l’époque cela ne se voyait pas, sinon je vois mal Chédid chanter ça…- Le loup est déjà en couple. Elle ne peut se faire aucune amie, ce sont tous des adultes désabusés qui ne lui parlent que pour la renvoyer à sa solitude ou qui voudraient combler leur manque. Pas vraiment de chaleur humaine ni de communication…

  7. Catherine :

    Pour ajouter à ton analyse :
    Et tout ça pour finir avec un prince charmant nul (il le dit lui-même!). A chaque fois qu’elle demande si « on connait le Prince Charmant », ils répondent tous non comme s’ils le connaissaient mais ne voulait pas lui dire, pour qu’elle en bave elle aussi et n’atteigne jamais ses rêves. Avant qu’elle ne devienne complètement désespérée, on la renvoie au lit… quelle tristesse!

  8. LaurentLC :

    @catherine : Merci pour ces commentaires et ton grain de sel :)
    Je continue aussi à écouter régulièrement le disque et y suis toujours attaché, malgré ces « imperfections » qui n’en sont pas vraiment. Cet article est à lire avec beaucoup de second degré, évidemment… (même s’il ne dit pas que des âneries…)
    Selon Wikipédia, c’est Bernard Paganotti (le bassiste de Magma et Francis Cabrel entre autres, et musicien de studio pour nombre de grands noms de la variété française des années 80) qui tient en 1979 le rôle (plus ou moin vocodé) d’A440.
    Quant à Albator, on partage la même analyse : https://twitter.com/laurentLC/status/494160472900644867 ^^

  9. The Fan :

    Merci je m’en paye une bonne tranche, je n’ai pas fini, mais il me semble que tu as omis un petit moment :
    Entre la chanson de la sorcière et celle des baleines, il y a un échange entre Emilie et le conteur au sujet du prince :

    « E – La sorcière ne veut plus être méchante, il faut absolument trouver le prince charmant ! Y’en a un au moins ?
    C – Dans tous les contes il y a une sorcière et un prince charmant … pour l’équilibre.
    E – On va le chercher !
    C – C’est plus facile à dire qu’à faire mais allons -y. Tourne la page suivante. »

    Du coup ça modifie un peu l’analyse sur ce moment.

    Et pour vous répondre Monsieur Chatel, si c’est bien vous, bien sûr il n’était pas le seul à avoir compris le sens de la chanson de l’oiseau.
    Ma mère me l’avait expliquer quand j’étais môme ouvrant mon imagination sur ce thème ….

    J’y retourne !

  10. LaurentLC :

    @thefan : ah mais oui, tiens, comment ce dialogue est-il passé entre les mailles de mon filet de psychopathe ? :)
    Je vais vois ce que je peux faire… ^^