Des nuages devant la lune

please hurry home to me
Aujourd’hui, commentaire (pas très) composé d’une petite perle de variet-pop qui marqua ma jeunesse (vous gardez vos remarques merci) : Clouds Across The Moon, de RAH Band[1].

Un fort beau morceau sorti en 1985, joyeux et tout. Boîte à rythmes orientée dancefloor, Rhodes, basse synthé qu’on croit sortie du premier album d’Imagination, cordes presque pas en plastique, petits bruits space-opera, on s’amuse bien… Jusqu’à ce qu’on écoute un peu les paroles. Là c’est tout de suite moins drôle. Dans le meilleur des cas, mélancolique, voire plutôt amer. Et comme l’amer est ton miroir, tu contemples ton âme[2], ça fait réfléchir.

Le pitch est simple : une femme appelle son mari en stationnement sur Mars ou périphérie (dans une caserne, c’est militaire, on verra pourquoi plus tard), pour prendre des nouvelles et taper le bout de gras, quoi. Sauf que bon, cpas la porte à côté, non plus. Et à l’époque, excusez du peu, pas trop d’emails, de snapchat ou de whatsapp
Donc bah il lui manque. On la comprend, on compatit, l’auditeur est gagné d’avance par cette ritournelle des temps modernes (à l’époque, c’était moderne, enfin, c’était au moment où c’est sorti, donc moderne, quoi, merde, vous voyez ce que je veux dire) qui décline l’attente de Pénélope (oui, celle qui si elle en avait se ferait appeler son Oncle[3])
Sauf que vite, le doute s’installe. Et c’est pas joli-joli. SUSPENSE DE OUF.

Voyons ça strophe par strophe (on va faire comme si c’était de la poésie, hein). Je mélangerai claude allègrement[4] les commentaires constructifs sur la musique et les arrangements d’un côté et les paroles et l’histoire de l’autre. Vous allez voir ce que ça fait d’être dans ma tête quand j’écoute une chanson. On est nombreux, mais on se marre bien. En cas d’urgence, brisez la glace aux marrons.

BRACE YOURSELVES

Ça commence par une petite intro avec des bruits futuristo-synthétiques. 100 BPM, c’est pépouze. C’est grosso modo le rythme bas des planchers de danse à l’époque. On sort à peine de la disco, je vous le rappelle, l’Eurodance 1ère mouture s’installe en remplaçant progressivement l’Italo Disco, mais tout ça plafonne à 110-115 BPM. Bientôt, les débuts de la House seront en dessous de 120 BPM. Mais on est loin de ce qui deviendra le standard des années 90 puis 2000, les quasi 130 BPM. Tout s’accélère. À un moment il faudra arrêter la drogue les mecs. Bref.

Si vous souhaitez écouter en lisant, cliquez là-dessous. En revanche, on ne va pas parler du clip, sinon on y est encore au prochain passage de la comète de Halley. Ne regardez pas, vous risquez la mort par étouffement de rire dans votre vomi.

Pendant l’intro, donc, ça cause. Une voix robotique faite à grands coups de pince à linge sur le nez et de reverb kitchen répond à notre épouse éplorée. C’est tellement la modernité qu’il y a un opérateur à qui elle demande son correspondant. Même moi je n’ai pas connu cette époque du téléphone c’est dire. Mais bon, admettons, pour appeler Mars, il ne suffit pas d’ouvrir une barre chocolatée (VOUS L’AVEZ ? C’EST BON ??).

INTRO
Operator: « Good evening. This is the intergalactic operator. Can I help you? »

Ben oui tu peux l’aider, c’est pour ça qu’elle t’appelle, gros malin.

Woman: « Yes. I’m trying to reach flight commander P.R. Johnson, on Mars, flight 2-4-7. »

Voilà, ça pose le décor. VOS GUEULES LES ENFANTS J’APPELLE PAPA SUR MARS.

O: « Very well, hold on please [beeeeep] you’re through! »
W: « Thank you operator »

Pendant ce temps-là, une guitare funky balance des cocottes d’un accord de Sol majeur, puis une petite altération en La bémol, mais on sent bien que c’est une sixte napolitaine[5] et qu’on va être en Do majeur. En plus, les musiciens de variet’ sont des fainéants, ce qui rend la supposition tout à fait plausible.

Intro

On voit d’ailleurs à la fin de l’intro qu’on a raison, quand monsieur guitare-synthé fait son petit glissando digne des meilleures salles des fêtes.

VERSE 1
Hi darlin’ ! How are you doing?

Wesh, bien et toi ma couille.

Hey baby, were you sleeping?

Variante du « HEY ! TU DORS ?? ». Bref, si tu pouvais te renseigner sur le décalage horaire avant d’appeler, meuf, ça serait quand même sympa. Chéri a du taf.

Oh I’m sorry, but I’ve been really missing you

Ça va commencer à chougner, on le voit venir gros comme un Fenwick…

Pendant ce temps-là, petits allers et retours d’accords de Do majeur (avec septième et neuvièmes qui traînent) et Si bémol neuvième de dominante (ce qui permet le petit chromatisme sympa Sol-La bémol, aux cordes parfois). Toujours sympa cette petite sensation de septième de dominante globale (ouais, Do + Si bémol, un peu comme si on était en Fa majeur SAUF QUE NON YOUHOU LA RUSE).

thème

Et puis petite cadence sympa Ré-Mi-Fa-Sol avec les septièmes à la cloche-synthé, c’est mimi (je parlerai de la transition avant la cadence plus loin, au moment du refrain).

cadence

Hi darlin’ ! How’s the weather?
Say baby, is that cold better now?

Donc, la meuf elle craque la moitié du PIB du Guatemala en téléphone et c’est pour parler de la météo et du rhume de mec… woké.

Oh I’m sorry, is there someone there with you..?

On va pas s’mentir, c’est là que ça commence au dauber du cul. « Non mais c’est juste ma secrétaire ». Ah, BAH ÇA VA ALORS.

BRIDGE
Ooooh…since you went away, there’s nothing goin’ right

Comme on le comprendra plus tard, il ne vient pas de partir, le mec. De toutes façons, le trajet pour Mars, tu le fais pas exactement deux fois par semaine, quoi. Donc ça fait longtemps que rien ne va plus (faites vos jeux). Ou alors, juste c’est une chougneuse. Pour l’instant, ceci reste une hypothèse de travail.

I just can’t sleep alone at night…

WOWOWOWOW. T’essaies de dire quoi à ton ptit mari qu’est parti à la guerre ? S’il fait trop froid dans le lit, prends un chat. Ou deux, tu pourras faire des économies d’échelle sur la litière[6].

Côté musique, on a fait le classique accord de Sol 7ème de dominante PAF La bémol majeur. Préfiguration de la montée d’un demi-ton qu’on aura vers la fin.

bridge

Un coup de La bémol neuvième majeur (miam), puis un renversement malin de Si bémol septième (en restant sur le La bémol, si vous savez compter ça fait un 2-4-6, non ça n’est pas du foot en salle), qui se résout de manière digne des manuels d’harmonie sur Sol mineur (puis Do mineur, et c’est reparti pour un tour mon kiki).

I’m not ashamed to say
I badly need a friend…

Ah bah bravo madame !
Bon, évidemment, en anglais, cette saleté, on ne sait pas si c’est « un ami », ou « une amie »… Mais elle en peut plus de dormir seule, elle vient de le dire. Donc on suppose quand même que c’est pas qu’elle veut inviter Simone pour une soirée pyjama. Ou, au minimum, disons qu’à ce stade de la chanson on a des ptits doutes.

or it’s the end

De mieux en mieux. La fin de quoi ? De ton couple ? De ta libido ? Tu songes pas à faire une bêtise, quand même ? Prends ton Xanax, va.
Un petit pivot inconscient Sol mineur/Sol majeur avec un retard 4-3 nous permet évidemment de rattraper les branches royalement pour un bon refrain en Do majeur (qui reprend les accords des couplets, on va pas trop s’fouler non plus).

CHORUS
Now, when I look at the clouds across the moon
Here in the night I just hope and pray that soon

Je vous annonce tout de go que la ligne mélodique suivante me donne toujours un peu petit peu la chair de poule, on est midinette ou on ne l’est pas.

Oh baby, you’ll hurry home to me.

Parce que après le « oh baby » sur Do majeur, hop on monte sur Mi là aussi majeur (donc avec un bon vieux sol dièse par dessus, vous suivez ?), qui glisse sur l’accord de Fa majeur suivant. C’est simple mais efficace.

refrain

Surtout que la mélodie sur le « home » (de « hurry home ») claque un « Do », d’où triton Sol dièse/Do, qui se résout sur le Si sur Fa majeur (encore un triton, youhou), mais qui n’est qu’un retard pour le La (ouf, l’harmonie et l’Église sont sauves).
Et puis surtout, il y a ce petit intervalle bien senti à la voix, qui fait le grand écart d’une neuvième entre le Do et le Si à l’octave en dessous (sur « home » / « to me »). Frissons et bosses d’oie pour Lolo.

Après ce grand moment de romantisme, retour à l’histoire.

VERSE 2
Hi darlin’, the kids say they love you

Rah putain on est à deux doigts qu’elle lui passe les gamins. C’est non. Ça vaut pour tout le monde, hein. NE. NOUS. PASSEZ. PAS. VOS. ENFANTS. AU. TÉLÉPHONE.

Hey baby, is everything fine with you?
Please forgive me, but I’m trying not to cry…

Ça continue dans le mélodrame. On le sentait bien que c’était une pleureuse. Allez, c’est pas grave, on remonte un coup en La bémol pour se décrasser.

BRIDGE
Ooooh…I’ve had a million different offers on the phone

Ah ben bravo. Déjà, tu serais pas du sud, toi, hein, parce que bon, avant d’en avoir un million, faut un peu de temps. Ensuite, t’essaies quoi, de rendre jaloux ton tcheum, c’est ça, niveau cour de récré ?

Précisons ici qu’on trouve sur internet une autre version de cette ligne, disant « I’ve had a million different LOVERS on the phone. »
Je n’avais jamais entendu ça, mais c’est vrai que si on écoute attentivement, il est difficile de trancher. Ça pourrait être les deux…
Mais bon. Soyons posés une minute.
Elle va lui raconter qu’elle a eu une tonne (traduction libre que je vous propose, pour éviter le littéral un peu moche) d’amants (amoureux/plans Q, choisissez) au téléphone ?? Vous n’êtes pas sérieux, voyons. Je veux bien qu’elle soit un ptit peu au bout du rouleau et qu’elle veuille rendre jaloux P.R. (je peux vous appeler P.R. ? Moi c’est Laurent, enchanté), m’enfin de là à lui dire comme si de rien qu’elle a eu tous ses anciens mecs au tél et qu’elle partouze tous les week-ends, c’est ptêtre un peu beaucoup, nan ?

J’opte donc pour « offers ». C’est plus passe-partout. On lui propose des trucs. Sa bonne copine veut l’emmener au ciné voir le dernier Kev Adams, un groupe d’amis lui propose un bowling, les anciens du lycée l’invitent à la soirée Scrabble, tout ça… Et puis ça peut ÉVENTUELLEMENT instaurer le doute dans l’esprit de P.R. en insinuant perfidement qu’il y a un ou deux bellâtres qui commencent à la chauffer, voilà, c’est bon, ça marche aussi, sans y aller trop fort (Boyard / passe-partout ; C’EST BON ? VOUS AVEZ RI ??)

But I just stayed right here at home

C’est bien. Bonne mère au foyer. Sage. T’as repassé mes chemises ? Ah bah non jsuis con JE SUIS SUR MARS LOL.

I don’t think that I can take it anymore, this crazy war

Là ça tombe un peu comme un cheveu sur la soupe, mais ça donne un nouvel éclairage à l’épopée. C’EST LA GUERRE.
P.R. est parti dézinguer du martien avec la coalition contre l’axe du mal, tout ça. Bon ça a l’air plutôt calmos en ce moment, on dirait que c’est le repos du guerrier, mais faut pas critiquer. C’est important le repos, la détente, et bon, en temps de guerre et à quelques centaines de millions de kilomètres de bobonne, certaines choses sont excusables mon Colonel. Comme on dit, ce qui se passe sur Mars reste sur Mars, hein ? CLIN D’ŒIL VIRIL COMPLICE.

Bref. À la maison en revanche, Madame Johnson en a un peu ras les couettes. On la comprend. Mais c’est pas de notre faute si ces salauds de martiens en veulent à notre mode de vie occidental et aux valeurs de la démocratie et des hamburgers au soda tout ça.

Oh mais qu’entends-je, c’est l’accord de septième de dominante qui nous ramène au refrain. Tous avec moi :

CHORUS
Now, when I look at the clouds across the moon.
Here in the night I just hope and pray that soon.
Oh darling, you’ll hurry home to me.

Soudain, c’est le drame. Un bruit nous indique qu’il y a comme un problème de réseau. CHÉRIE, JE PASSE DANS UN TUNNEL.

BRIDGE
OPERATOR: « I’m sorry to interrupt your conversation, but we are experiencing violent storm conditions in the asteroid belt at this time.
We may lose this valuable deep space communication link.
Please, be as brief as possible.
Thank you. »

En d’autres termes : active-toi Migueline (on va dire que Madame le Commandant P.R. Johnson s’appelle Migueline, allez), ÇA VA TRANCHER.

En même temps, elle a plus rien à lui dire on dirait, puisque c’est retour au pont :

BRIDGE
Ooooh…since you went away, there’s nothing goin’ right
I just can’t sleep alone at night… I’m not ashamed to say
I badly need a friend…

DES FOIS QU’ON AURAIT PAS BIEN COMPRIS.
Et puis ce qui devait arriver arriva.

or it’s… it’s…

ET MERDE ÇA COUPE.

« Woman: Hello? « Hello operator? »

On l’imagine bien tapant sur le téléphone et activant le machin comme dans les films des années 50. Mais en vain. La tension est à son comble.

Woman: « Yes, we’ve lost the connection! Could you try again please? »
Operator: « I’m sorry, but I’m afraid we’ve lost contact with Mars 2-4-7 at this time. »

Précaution de hotline, pour ne pas dire litote. Le mec il a aucune idée de quand ça reviendra, et toi, tu peux aller bien de faire cuire le cul. Pardon mais moi quand la technique s’en lave les mains, ça me rend grossier, quoi. Et l’autre, elle va dire merci. Carpette va !

Le coup du demi-ton

Musicalement, c’est le moment de sortir la grosse artillerie pour souligner la montée de la tension : après la cadence, on monte d’un demi-ton tout le bazard. Mais ouais. C’est un vieux truc bien connu des briscards de la chansonnette. Ça donne l’impression de varier un peu et puis ça relance le bouzin. Certains le font même plusieurs fois de suite. Bon, à la fin, faut chanter haut, mais on n’a rien sans rien.

Si vous êtes attentifs voire cultivés de la pop, un certain Matthieu C. en fait même une blagounette dans sa (très chouette et efficace) chanson Machistador, en l’assumant avec fougue dans une déclaration performative : « On t’a déjà fait le coup du d’mi-ton ? » (à 1 minute 35)

Mais revenons à nos moutons.

Migueline: « Ok. Thank you very much… I’ll…I’ll try again next year…next year…next year…next year… »

Pincement au cœur. On ne saura pas si c’est qu’elle n’a pas la thune pour appeler à nouveau avant un an, ou si c’est pour des raisons d’alignement des planètes, de périhélie ou de carte de fidélité, mais on comprend qu’elle ne pourra pas parler à P.R. avant une année terrestre. Autant dire qu’on comprend aussi que d’ici là ça sera THE END de leur mariage a priori. L’amour est mort. C’est la tristesse.

Mais on reprend encore quelque fois le (beau) refrain (où Lolo a la truffe humide). Puis comme dans la plupart des chansons où on ne sait pas comment finir, fondu progressif, FADE OUT comme on dit dans la langue de P.R. Johnson.
Et puis rideau.

Voilà. C’est bien d’être dans ma tête, nan ?

Nan ?

Bon, tant pis.
Les orgues, bien sûr.

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  1. Pour les détails : https://en.wikipedia.org/wiki/Clouds_Across_the_Moon, et http://www.discogs.com/RAH-Band-Clouds-Across-The-Moon/release/29746 []
  2. Qu’il est drôle, en plus d’être cultivé, ce garçon. []
  3. Il faut que j’arrête, je vais me tuer de rire tout seul et ça serait ballot pour vous vous n’auriez pas la fin de ce post fantasmagorique. []
  4. Adieu. []
  5. Pour les emprunts etc., documentez-vous, chacun son boulot : https://fr.wikipedia.org/wiki/Accord_de_sixte_napolitaine. []
  6. Bien sûr là je pourrais vous sortir ma super blague « Installe un échaffaudage tu feras des économies d’échelle », mais on va dire que je vous ai déjà perdus. []

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